À quel moment la mode s’est-elle imposée comme une évidence ?
J’ai grandi à Strasbourg dans un environnement très artistique. Mon père est graphiste, ma mère professeure d’art appliqué. La création a toujours fait partie de mon quotidien. Très tôt, j’ai vu le vêtement comme un moyen d’expression.
À 18 ans, j’ai intégré une école de mode à Nantes, puis je suis arrivée à Paris deux ans plus tard pour poursuivre ma formation. C’est là que j’ai commencé à créer mes collections personnelles, à me constituer un réseau… Strasbourg m’a construite – c’est une ville culturellement très inspirante. Paris, c’est un accès direct à la mode. Un milieu difficile mais incroyablement beau !
Comment définiriez-vous votre signature mode ?
Je travaille beaucoup l’expérimentation textile, avec des matières organiques comme la maille et le latex. Dans mon univers, il n’y a pas d’esprit haute couture très figé ; tout n’est pas parfaitement coupé ou fini. Mes vêtements sont organiques, en mouvement, presque vivants. J’aime le côté étiré, déchiré, réparé… Chaque pièce est unique. Je m’inspire du cinéma, de l’art, de la littérature, de tout ce qui touche à la tension du corps. Mon approche est plus proche de la sculpture textile que du patronage traditionnel. La maille, je la pense comme une deuxième peau, vulnérable et forte à la fois.

5 millions de vues sur YouTube. / @ Capture d’écran Youtube Aya Nakamura.
Revenons à ce moment clé : quand vous apprenez qu’Aya Nakamura va porter l’une de vos créations dans son clip No Stress. Quelle a été votre réaction ?
Honnêtement, je ne réalisais pas vraiment. Ma première pensée a été « est-ce que je vais y arriver ? » Le styliste d’Aya Nakamura m’a contactée via Instagram. Il aimait beaucoup mon univers et m’a parlé d’une robe sur-mesure. Mais je ne savais pas si ce serait pour une seconde à l’écran ou pour une vraie séquence du clip. Et puis pour ce genre de projet, plusieurs stylistes sont sollicités. C’est normal, on ne mise pas tout sur un seul look ! Donc j’y allais heureuse mais prudente, en me disant que rien n’était acquis. Et finalement tout est allé très vite : la robe a été réalisée en deux semaines, le clip est sorti quatre jours plus tard… C’était complètement fou !
Deux semaines pour créer une robe sur mesure ! Comment avez-vous géré cette urgence créative ?
Je me suis mise en pilote automatique (rires). En plus, je venais d’emménager, je n’avais même pas de table de travail ! Alors j’ai improvisé : des tréteaux trouvés sur Le bon coin, récupérés le soir après le boulot, une étagère de mon ancien appartement… J’avais les mensurations d’Aya, mais pas de mannequin adapté. J’ai donc sacrifié mon tapis de yoga, que j’ai rembourré avec de la mousse et du scotch pour créer un mannequin de fortune. Comme je travaillais en journée, je me mettais dessus le soir, en essayant de ne pas trop déranger mes voisins (rires). C’était un travail en solitaire qui m’a valu quelques nuits blanches… Le café me tenait compagnie jusqu’à 4 h du matin ! Ça m’a rappelé mes années d’école de mode : peu de moyens, des deadlines très courtes, et une seule option : être débrouillarde.

Quel était le moodboard ? Et qu’aviez-vous envie de transmettre ?
J’ai eu beaucoup de liberté, car le styliste aimait déjà mon univers. J’ai pu construire la robe comme je l’entendais, tout en respectant la direction artistique de l’album : lumière glacée, perruque blanche… Je voulais que la robe parle immédiatement à Aya, qu’elle s’y reconnaisse. La longueur devait aussi être adaptée à la danse, puisqu’elle danse beaucoup dans le clip. Les guêtres et les mitaines sont venues ensuite. La seule contrainte imposée était la couleur grise.
Comment Aya Nakamura a-t-elle réagi lors de l’essayage ?
Sa réaction a été simple et sincère : « c’est cool ». Elle n’en fait pas trop, elle est très nature, très entière. Venant d’elle, c’est sans doute le plus beau des compliments !

Qu’est-ce que cette collaboration a changé pour vous ?
Elle a renforcé une envie que j’avais déjà : travailler avec des artistes, sur des projets spéciaux. Ça m’anime presque plus que de créer ma propre marque ! J’aime l’idée de faire des pièces sur mesure, pensées pour un instant précis, une image, une scène. Ça me ressemble beaucoup : mes vêtements sont uniques. Aucun ne ressemble, ils existent une fois.
Si vous vous projetez dans quelques années, où aimeriez-vous emmener votre art ?
Je n’ai pas de vision figée. Rien n’est encore gravé dans le marbre… Évidemment, vivre de la création serait formidable. Mais pour l’instant, je veux surtout faire quelque chose qui m’anime. Le fait d’avoir une activité parallèle me permet de préserver ma liberté créative. Je ne veux pas créer uniquement pour plaire, pour vendre. J’ai envie de garder cette sincérité, cette magie, et de continuer à faire des pièces qui ont du sens pour moi.



