Ces trois séries de tableaux de Camille Claus viennent de l’église du Christ ressuscité, à l’Esplanade de Strasbourg. Quelle est leur histoire ?
Luc Dornstetter : En 1989, Camille rencontre le curé de la paroisse qui lui fait une proposition. À l’époque l’église du Christ ressuscité était complètement vide, il lui commande quatre grandes œuvres pour le mur du fond. D’abord la Vierge à l’enfant, qui peut rappeler la nativité, une crucifixion, une résurrection et ce qu’il a appelé la Pentecôte. Sur ses croquis, on peut voir les discussions de l’origine entre les paroissiens et Camille parce que le premier projet montrait l’enfant dans le ventre de sa mère et ils n’aimaient pas.
Pascklin : Pour la petite histoire, Camille écrivait au quotidien dans des cahiers, des années 50 jusqu’en 2005, et décrivait chacune de ses œuvres. On voit les textes du processus de création et ses états d’âme au fur et à mesure qu’il peint. Il existe 1m20 linéaire de cahiers consultables à la BNU où nous pouvons piocher les textes qui correspondent à chaque tableau !
Dans la salle suivante, on trouve les douze Icônes de la présence, qui ont donné leur nom à l’exposition…
P : Là on est en 2002, il est sollicité de nouveau par l’église pour réaliser un chemin de croix. Il va y travailler pendant un certain temps, sans être satisfait, pour finalement réaliser un chemin de croix plus spirituel qu’anecdotique. Il le dit dans un de ses textes (affiché, il lit) : « Mais pourquoi diable veulent-ils un chemin de croix dans une église consacrée au Christ ressuscité […] ? Je vais leur proposer une suite d’icônes chaudes et lumineuses, […] un chemin détendu, détaché et paisible ». Initialement, il les avait appelées les Icônes du Christ et en mai 2002, il écrit dans son journal : « Change le titre des Icônes de la présence, ne suis pas digne de nommer le nom du Christ ».
La troisième étape, c’est la Vierge aux fleurs ?
LD : Dans l’église, il restait la chapelle où il n’y avait rien. En 2003, il propose la Vierge aux fleurs pour compléter l’ensemble des œuvres. En 2019, le curé actuel fait tout décrocher sous la pression des paroissiens dérangés par les personnages sans visage… Le public a changé, il s’est rajeuni, il y a de plus en plus d’étudiants notamment de la HEAR (Haute école des arts du Rhin) qui ne voulaient plus de ces œuvres et ont refait la décoration avec les banderoles actuelles. Le curé est prêt à confier l’ensemble à une autre église, moderne également.

Mais quel était le rapport de Camille à la religion ?
LD : Il a toujours été très croyant mais aussi très torturé, il a lu les mystiques du Moyen âge, rencontré des moines bouddhistes ou des pasteurs tout en restant catholique. Mais cette partie de sa personnalité n’est pas connue… Il y a huit lieux de culte dans le Bas-Rhin avec des œuvres de Camille, cela devient une composante importante de son travail, qui n’apparaît généralement pas dans les expositions.
Et quand il peint du sacré, il laisse le reste de côté ?
LD : Non, il créait en parallèle tout le temps et vendait énormément à l’atelier.
P : On découvre toutes les semaines de nouvelles œuvres par le biais de ventes aux enchères ou de gens qui se manifestent, mais il n’y a pas de catalogue. D’ailleurs, c’est un appel aux gens qui possèdent des œuvres de Camille qui sont dans la nature et qui voudraient les prêter pour une nouvelle exposition, ils peuvent nous joindre par mail : camille.claus.asso@gmail.com
La dernière partie de l’exposition est autour du livre Un enfant nous est né…
P : C’est un livre de l’Avent sollicité par Mathieu Arnold, professeur de théologie. Il voulait illustrer une sélection de textes, mais ce travail a profondément ennuyé Camille, il a proposé des illustrations qui n’ont rien à voir à répartir dans le livre (rires). C’est le dernier travail qu’il a réalisé, il a posté une lettre à Mathieu Arnold dans la nuit et s’est suicidé. Nous avons cherché tous les croquis préparatoires mais n’avons pas réussi à rassembler suffisamment d’originaux, donc il s’agit de fac-similés que nous avons rapprochés de l’aquarelle du livre.

Les dessins ne sont ni torturés ni sombres, rien ne prédit sa fin ?
LD : Non, sur quelques derniers autoportraits, il a l’air très fatigué, un peu hagard. Il se plaignait de fatigue dans son journal, il ne s’était jamais ménagé, un fou de travail ! Et la guerre, quinze années de galère, ce n’est qu’à partir des années 60 qu’il a une certaine stabilité… Curieusement, c’est à ce moment-là qu’il commence sa dernière période avec des dessins très composés, très simplifiés, ses recherches de nuances de couleurs, ce qu’on connaît le plus de Camille.
Globalement, quel héritage laisse-t-il ?
LD : C’était un excellent professeur, il a eu plus de mille élèves à la HEAR, il avait le souci de la pédagogie, mais c’était aussi un grand humaniste sur le plan personnel et éthique. Il a une niche toute particulière dans la deuxième moitié du 20e siècle, et par sa personnalité et par son travail.
P : Et tous ces gens qu’il connaissait, poètes, écrivains, il a illustré pour les autres, même une pochette de disque, et il offrait ses dessins ! D’où le travail indispensable pour faire vivre sa mémoire.
Le 7 février, Journée Camille Claus à la découverte de ses œuvres monumentales en bus, suivie le 10 février à 18h d’une conférence de Jean-Louis Mandel sur ses œuvres sacrées. Renseignements sur Facebook île du peintre Camille Claus.


