Avez-vous un souvenir d’enfance qui vous a mené vers l’agriculture ou le vin ?
Oui, la proximité de la nature, j’ai toujours eu un attrait particulier pour l’air libre. En tant que sportif au grand air aussi, on découvre la forêt, les vaches, les oiseaux, les champs… Et les métiers artisanaux ont toujours eu une certaine valeur dans mon regard, donc les accompagner dans leur développement est devenu une évidence.
Quel est le rôle du CIVA ?
Il a trois missions majeures, la principale est la promotion et la marche collective des vins d’Alsace en France et dans le monde entier. La seconde, c’est d’accompagner des programmes de recherche et développement en viticulture et œnologie. Et la troisième, c’est le pilotage économique de la filière, garantir la solidité des relations actuelles pour permettre son développement.
Les Alsaciens consomment-ils leur vin avant tout ?
Oui, mais ils sont très ouverts sur la dégustation et la curiosité est saine pour voir ce que pratiquent les autres vignobles. La mondialisation des échanges fait qu’on trouve autant de vins des autres régions sur les étals ou dans les restaurants et que les Alsaciens ont dû sortir de leur territoire pour s’exposer. C’est un peu paradoxal dans le monde d’aujourd’hui, on pourrait dire consommons local, mais malheureusement il n’y a pas assez de consommateurs. La déconsommation fait l’affaire des entrées de gammes au détriment des produits de type Alsace, qui, du fait du vignoble très spécifique avec ses milliers de petites parcelles entretenues au cordeau, correspond à des coûts de production plus élevés que les grands domaines.

À l’international, où se vend le plus le vin d’Alsace ?
En Belgique, suivie dans un mouchoir de poche des États-Unis et de l’Allemagne. L’Europe en général reste le marché de prédilection. Les vins d’Alsace sont présents dans plus de 130 pays, et un des rôles du CIVA est de faire des analyses de marché pour comprendre les comportements des consommateurs. Nous sommes présents dans une bonne quinzaine de pays pour accompagner les vignerons qui y développent leur activité ou souhaitent s’y implanter. Financièrement, le vin d’Alsace est bien mieux valorisé à l’autre bout de la planète que près de chez nous : au Japon ou au Canada, les marchés apprécient le vin d’Alsace.
Quels sont les atouts du vignoble alsacien ?
Ce qui séduit, c’est cette capacité de s’accorder à toutes les cuisines du monde, par la diversité de cépages, de terroirs et de savoir-faire multiséculaire dans le vin blanc et les bulles—qui représentent 90% de la production. Je sors d’un restaurant cambodgien, et ses accords spontanés étaient des vins d’Alsace, j’ai adoré parce que c’est exactement ce qu’il fallait ! L’autre atout, c’est notre engagement environnemental et humain, parce que ce sont de petites entreprises en Alsace : 2800 familles de viticulteurs issues d’une grande diversité qu’on veut préserver, et cette notion d’humanité et d’artisanat, ça parle à l’autre bout de la planète. Nos vignerons sont des façonneurs de territoire, je l’ai constaté il y a un an à l’Expo universelle d’Osaka, où on est vraiment appréciés pour ces valeurs-là.
Alors, qu’est ce qui a changé depuis votre arrivée il y a dix ans ?
Le monde, et très vite ! Le monde viticole est un peu en danger parce que la vigne est une plante qui se travaille sur le temps long, pour quarante ans, on engage sa propre génération quand on plante une vigne. Cette gestion au long cours est malmenée par rapport à la baisse de la consommation dans le monde, qui concerne le vin et l’alcool en général. L’un des véritables enjeux de communication concerne les futurs consommateurs qui aujourd’hui n’ont pas eu la chance d’être élevés par des parents qui passaient du temps à table le dimanche, faisaient des accords mets et vins, ils sont aujourd’hui dans la consommation instantanée.
On passe plus de temps sur les réseaux sociaux qu’à discuter à table, donc la culture du vin n’a pas été transmise. Évidemment, tout en consommant avec modération, nous militons en faveur de la responsabilité de chacun, et pour ne pas standardiser ni globaliser les saveurs, et garder ce pan-là de l’art de vivre à la française.

Et qu’en est-il du changement climatique ?
Il impacte la culture de la vigne avec des stress hydriques à répétition et beaucoup moins de production que par le passé, et fait évoluer le profil aromatique du vin. Les vendanges sont de plus en plus précoces chaque année pour éviter la surmaturité qui résulterait en des vins trop riches en alcool.
La tournée des terroirs revient cet été, à Voegtlinshoffen le 7 juin, Mittelbergheim le 14 juin (toutes les dates sur www.latourneedesterroirs.fr). Quel public visez-vous ?
On veut se rapprocher des consommateurs qui aujourd’hui ne nous connaissent pas, les locaux mais aussi beaucoup de touristes dès le début de l’été. C’est une immersion dans les terroirs à proprement parler, avec une perspective idyllique sur le vignoble. Le but est de montrer aux jeunes que quand on connaît les bases, on peut se faire plaisir plutôt que dire je préfère acheter une bière ! Loin de l’image des milieux d’affaires, tous les vignerons qui exploitent le même terroir viennent avec leur cuvée personnelle pour expliquer leur manière de cultiver ou vinifier qui donne finalement des vins uniques et identitaires.
Le chiffre
900 000 : C’est en hectolitres la production annuelle de vins d’Alsace. 27% vont à l’exportation, et sur les 73% restants, la moitié est vendue en Grand Est et Paris.
L’info en plus
Le projet de cité des vins d’Alsace, « un lieu de vie et d’expériences immersives pour raccrocher l’histoire et le patrimoine alsacien au monde d’aujourd’hui et de demain », initié par le CIVA, est compromis. L’enthousiasme de Gilles Neusch après le dépôt du permis de construire début mai a été douché par le refus de signer du maire de Kientzheim-Kaysersberg vignoble, Henri Stoll.



