lundi 20 mai 2024
AccueilLes Alsacien(ne)sInvitésBertrand Merle - Des mots pour décrire la Résistance

Bertrand Merle – Des mots pour décrire la Résistance

Après des études d’histoire, Bertrand Merle est devenu journaliste sportif. Aujourd’hui à la retraite, il est membre de l’Aéria (association pour des études sur la Résistance intérieure des Alsaciens) et vient de publier un livre collectif aux Éditions du Signe: 50 Mots pour comprendre la Résistance alsacienne. Né à Mulhouse dans une famille touchée par la guerre, il ne voulait pas devenir professeur d’histoire : c’est un juste retour à ses aspirations d’origine.

Votre livre 50 Mots pour comprendre la Résistance alsacienne est très facile à lire avec ses anecdotes et ses archives, à qui s’adresse-t-il ?

Bertrand Merle : D’abord aux habitants d’Alsace, à tous les touristes de passage, et bien évidemment aussi aux scolaires. Les articles sont courts, mais le plus précis possible, nous avons surtout essayé d’être clairs, avec beaucoup de cartes, d’illustrations, de photos, des documents inédits. Ceux qui ne connaissent rien à l’Alsace repartiront avec un préjugé favorable sur notre belle province, loin des amalgames.

Comment est né le concept des cinquante mots ?

BM : L’idée de départ est venue de discussions avec mes collègues de l’Aéria : on s’est rendu compte qu’il y avait énormément d’erreurs concernant l’Alsace sur les ondes nationales. On entend « la France coupée en deux », alors qu’en réalité il y avait beaucoup plus de zones, et que faites-vous de l’Alsace-Moselle ? On a donc choisi cinquante thèmes à traiter, sinon on partait trop dans les détails et plus dans les concepts, depuis l’annexion de fait en 1939 pour terminer sur la période contemporaine et le concours national de la Résistance.

Vous avez été à la tête d’un groupe de travail, pouvez-vous citer quelques auteurs ?

BM : J’ai fait 65% des textes et j’ai tâché de rendre les récits accessibles. On a tapé aux portes des gens compétents pour voir s’ils voulaient bien collaborer…enfin non, participer vu le contexte (rires). On peut citer le grand spécialiste du scoutisme, Julien Fuchs, également Marie-José Masconi, auteure de portraits de résistantes, Marie-Noel Diener-Hatt pour la brigade Alsace-Lorraine, ou encore Daniel Morgen, spécialiste de la Suisse et de l’Umschulung, c’est-à-dire la décision des nazis d’envoyer les instituteurs alsaciens faire une séance de lavage d’esprit à Berlin. Ou encore Marie Goerg-Lieby, présidente de l’Aéria, qui a fait un chapitre sur le grand rabbin Hischler…

Des jeunes du réseau Main noire, de Brumath et Strasbourg, posent devant le monument aux morts de Strasbourg en 1940/41. Parmi eux, Marcel Weinum, fondateur de l’organisation, exécuté à 18 ans par décapitation le 14 avril 1942. (©Schaeffler/Aéria).
Pour élargir à tous les publics, il y a même un chapitre sport…

BM : Oui, ce sont les parcours de sportifs de renom qui ont fui en Suisse, par exemple deux médaillés olympiques de 1936 à Berlin. Je parle également d’un jeune footballeur de l’équipe du Racing championne de Dordogne, Paul Engel, étudiant en droit à l’université de Strasbourg repliée à Clermont-Ferrand. Les Allemands avaient fait le forcing pour qu’il s’inscrive à l’université d’Allemagne, il a été raflé, déporté, est rentré fatigué et il est mort un peu après, c’est le triste parcours d’un vainqueur de Dordogne.

Beaucoup de résistants ou d’actes de Résistance ont donné leur nom à des rues en Alsace, vous leur consacrez un chapitre…

BM : Je refais une histoire complète de la période avec 70 noms de rues, avenues, places, etc. On peut citer la rue du 14-juillet à Hochfelden, qui célèbre la manifestation de 1941 et non pas la fête nationale. La nuit du premier anniversaire de l’annexion de fait, 180 jeunes des clubs de foot et des quilles ont chanté la Marseillaise, ce qui a mis en émoi les autorités locales. Hochfelden a été mise en état de siège, avec des arrestations massives, des déportations à Schirmeck, dont certaines pendant toute la durée de la guerre, et des incorporations de force.

Et parmi les résistants haguenoviens, que peut-on dire de la filière d’évasion
« Tante Jeanne » ?

BM : À Haguenau, on peut difficilement citer des rues malgré l’implication des habitants à l’époque… Il y a la rue du Maire-André-Traband, Juste parmi les Nations, mais il n’y a pas de rue Caroline Muller. Sa fameuse filière « Tante Jeanne » est connue de tous les Haguenoviens. Elle concernait des militaires français en Allemagne qui venaient par bouche-à-oreille à Haguenau, et un des codes, c’était « Tante Jeanne ». Des habitants prenaient ces gens à domicile pour une ou deux nuits, les nourrissaient, les habillaient pour ne pas attirer l’attention, certains recevaient de faux papiers ou un peu d’argent. À partir de Haguenau, ils étaient acheminés par les filières de Reichshoffen au Rehthal, frontalier avec la Moselle. Là-bas, ils étaient pris en charge par des gardes forestiers locaux.

Carte de déportée de Marie-Antoinette Merk (1908-1981). Née à Haguenau, elle a été institutrice à Wingen-sur-Moder. Elle organise une filière d’évasion depuis Mannheim où elle se trouve dans le cadre de l’Umschulung. Elle a été condamnée à mort mais la peine non exécutée.. / ©Document service historique de la Défense de Caen
Quelles ont été vos sources ?

BM : Certaines histoires sont connues et racontées dans les familles, d’autres dans les livres d’histoire où les premières bases ont été jetées, et consolidées dans les fonds des archives d’Alsace. J’ai travaillé aussi sur les archives nationales de Caen, et sur le livre mémorial de la déportation, accessible en ligne. Avec les archives personnelles, on peut bâtir des récits qui tiennent la route. C’est un énorme travail de recherche d’une bonne année et demie, sur une base déjà existante dont le DVD publié en 2016 par l’Aéria, qui contient 13 000 noms.

Vous avez été journaliste sportif pendant 25 ans, d’où vous vient cette attirance pour la Résistance ?

BM : Toute ma famille était impliquée. Mon père et mon parrain, deux Haguenoviens, sont des évadés de 43 qui se sont retrouvés dans la brigade Alsace-Lorraine. Deux de mes oncles également, l’un a été parmi les tout premiers étudiants arrêtés en 42. Mon beau-père est un prisonnier de guerre français qui a rejoint l’Afrique du Nord et participé à la Libération… C’est le background, il y a des familles où l’on cause et d’autres pas. Et il se trouve qu’ils ont gardé des documents, par exemple la convocation de mon oncle pour son exclusion de l’université de Strasbourg. Même ma maman me racontait d’elle-même quand j’étais petit. Puis j’ai posé des questions…


 

Extrait : Sauver les livres

Une mission de la Main noire : le sauvetage de livres en français promis à l’autodafé. Ils sont entassés dans les combles […] de l’actuel collège Foch. Une destruction par les nazis est prévue en décembre 1940 sur la place Karl-Roos (place Kléber débaptisée) […] Un soir, le jeune René Kleinmann enfourche sa bicyclette à laquelle il avait accroché une remorque qui contient des légumes du potager familial de Brumath et file jusqu’à Strasbourg. Avec les produits du jardin, il soudoie le gardien […] et charge près de 250 ouvrages voués aux flammes, [qu’il] met en sécurité dans le grenier de la maison familiale.

René Kleinmann a sauvé 200 ouvrages de littérature française. (©Aéria BM)

 

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