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Jean-Louis de Valmigère – Le regard de Simone Veil

« Simone Veil, c’est notre histoire, comme peuple, comme nation. C’est notre histoire comme frères et sœurs en humanité », écrit Pierre Jabubowicz, sur la quatrième de couverture de La merveilleuse histoire de Simone Veil. Un livre objet de Jean-Louis de Valmigère et Eva Wernert, paru aux Éditions Hervé Chopin, préfacé par Leïla Slimani, avec des textes de Jean-Louis Debré, Israël Nisand, Jean et Pierre-François Veil. Extraits d’une longue conversation avec un homme passionnant, né à Strasbourg il y a 75 ans, et militant infatigable pour sa ville et pour l’Europe.

Vous n’êtes pas connu comme écrivain ni comme éditeur, plutôt comme restaurateur. Mais maintenant, vous écrivez. Pourquoi ?

En fait, je suis un littéraire raté. Après le bac, je voulais devenir prof de français latin grec, c’était mon rêve. Les hasards de la vie en ont décidé autrement, ma mère est morte et avec mon père, ça n’allait pas du tout, j’ai dû quitter la maison pour gagner ma vie. J’avais demandé un poste de pion, persuadé que je l’obtiendrais et je me suis retrouvé maître auxiliaire de français histoire-géo à Schirmeck, à une époque où il n’y avait pas autant de trains qu’aujourd’hui. Donc, je n’ai pas fait d’études de lettres, et au bout de trois ans j’ai démissionné. J’ai pourtant adoré enseigner, 55 ans après j’ai encore des amis anciens élèves, mais l’éducation Nationale, dans un collège, pour moi c’était insupportable. J’ai bifurqué dans une carrière économique, j’ai travaillé à la chambre de commerce, puis dans la grande distribution et j’ai atterri dans la restauration. Mais mon regret littéraire m’a toujours habité. Là, je suis plutôt dans les livres pédagogiques, mais j’ai envie d’écrire un vrai livre, j’ai envie d’écrire un roman. 

Votre dernier ouvrage est la suite de votre collection, La merveilleuse histoire de. Pourquoi Simone Veil ?

Je suis militant européen depuis presque 30 ans, très actif depuis 20 ans. Je trouve que, par rapport au père fondateur, à l’époque de Simone Veil, on avance très mal. La question européenne est sabotée, les jeunes ne peuvent pas s’enthousiasmer pour ce monstre technocratique. Je me suis dit qu’il fallait ressusciter l’idéal européen. C’est pour cela que j’ai créé cette collection qui a démarré avec La merveilleuse histoire de l’Europe. On a fait aussi La merveilleuse histoire de Strasbourg en tant que capitale européenne, cette ville libre qui a inventé la laïcité au Moyen Âge. Je pense qu’il faut éviter de dire « L’Europe c’est de la merde », c’est une merveilleuse histoire et il faut la continuer. Et puis, pour moi, Simone Veil était un modèle de résilience. C’était une vraie femme politique. Il n’y a pas un ministre qui est arrivé à la cheville de Simone Veil depuis très longtemps. Maintenant on est dans le nivellement par le bas. 

Vous parliez d’un livre pédagogique, pourquoi ?

Il faut toujours aborder les choses d’une façon positive et dans un langage simple. Je crois que j’ai tout lu sur Simone Veil, c’est difficile, il faut s’accrocher. Je me mets à la place d’un jeune lycéen, d’un étudiant, ou d’un jeune trentenaire qui travaille. Lire est devenu un effort, il faut faciliter cet effort, surtout pour un livre d’histoire.

Cet ouvrage est préfacé par Leila Slimani. L’auteure au prix Goncourt dit que Simone Veil a changé nos vies, qu’elle était un exemple de dignité et de réalisme, de force et de compassion.

Leila Slimani est militante féministe, alsaco-marocaine. Simone Veil est son idole et elle a publié un petit livre avec quelques phrases et de jolis dessins. Lorsque je suis tombé là-dessus, j’ai eu l’idée de lui proposer la préface. Le Cercle des amis de Marcel Rudloff lui a décerné le prix de la tolérance à Strasbourg. Je l’ai rencontrée à cette occasion, elle a été adorable et elle a accepté immédiatement. Ce qui est intéressant, c’est qu’elle parle également de son combat à elle, au Maroc. 

Dans sa préface, elle écrit :
« Une vie peut-elle avoir du sens si elle est aveugle au malheur des
autres ? » Je trouve que cette phrase résume parfaitement la vie de Simone Veil.

Bien sûr, vous avez raison. En France, en ce moment il y a aussi les mots de Rachel Kahn, leur pensée est proche… 

Pensez-vous que les personnalités comme elles s’engagent suffisamment ? Même si elles écrivent des livres, qu’elles se lèvent, qu’elles prennent la parole, dans cette période vraiment trouble, a-t-on besoin de ce genre de voix, politiquement ?

Je vais utiliser des mots qui ne sont pas du tout à la mode : tout ce qui fait partie d’une certaine élite intellectuelle est dégoûté par ce qu’est devenue la politique. Je pense que depuis Mitterrand nous n’avons pas eu de grands chefs d’État, même si Chirac a fait un peu l’intermédiaire. Sarkozy était un bon Premier ministre, pas un chef d’État, Hollande est un bon sous-préfet, et Macron un bon VRP des intérêts américains, ce n’est pas un chef d’État, ça n’a rien à voir. C’est un homme qui choisit ses ministres en fonction de leur docilité. Il n’y a pas d’idéal. Alors, comment s’engager dans ces conditions ? On s’engage à côté, et ça donne des gens comme Michel Onfray qui a le cerveau, l’intelligence et l’intuition d’un président. 

Votre collection est baptisée La merveilleuse histoire de. Que répondez-vous à ceux qui disent que Simone Veil n’a pas eu une vie merveilleuse ? 

Non, mais attendez ! Celle-là, on me la fait à chaque fois. Maintenant, je me révolte. Une femme qui survit à un camp de concentration, qui par sa force et sa volonté devient ministre, qui avec l’IVG réussit la plus grande révolution féministe depuis un demi-siècle, qui devient la première présidente du Parlement européen, ce n’est pas une belle histoire ça ? Au moment où elle fait de la politique, elle ne parle jamais de la Shoah. Elle a même été insultée et traitée de nazie. Il a fallu que Chirac prenne le mec par le colback lors d’une pause à l’Assemblée et lui dise « encore un mot comme ça et je te pète la gueule ». Le mec ne savait même pas pourquoi Chirac se fâchait, personne ne savait qu’elle sortait des camps.

Ce qui me frappe le plus avec Simone Veil, et c’est dans votre livre, c’est le pardon. Comme Nelson Mandela, elle a pardonné. Vous racontez leur rencontre d’ailleurs et c’est un moment exceptionnel. Vous écrivez « Au lieu de nourrir le mal, l’un et l’autre ont alimenté le bien ». Lorsque l’on voit le monde aujourd’hui, on se dit que les humains n’apprennent rien. Pourquoi se battent-ils toujours ? Je pose la question à l’homme que vous êtes devenu. Pourquoi n’y a-t-il pas de Simone Veil dans chaque maison ? 

Simone Veil avait tiré sa force de son histoire. Entre la rage de survivre et la réflexion après l’horreur de Birkenau, elle s’était forgé les convictions qui ont guidé sa vie.

À peine les derniers survivants des deux catastrophes (le nazisme et le communisme) qui ont frappé l’Europe disparus, leurs enfants s’engouffrent dans ce qui reste de ces idées mortifères. C’est aussi étrange qu’incompréhensible. Seule Hannah Arendt a compris la banalité du crime. C’est la raison pour laquelle il faut relire la vie de Simone Veil. Sa force, c’est l’éthique qui guide son action.

Parallèlement à ce livre, la Fondation pour Strasbourg propose de participer à la création de huit bustes de Simone Veil, œuvre de Sissy Piana !

Ce n’est plus l’écrivain qui parle, mais le militant. La mémoire est en train de s’envoler, et évidemment je ne suis pas dupe, dans 20 ans on n’en parlera plus. Mais en attendant, l’idée est de mettre en valeur l’histoire de Simone Veil. Il y aura donc des bustes à l’Assemblée nationale, à Strasbourg, à Nice, au Panthéon, au Mémorial de la Shoah, à l’école Simone Veil à Schiltigheim, à Birkenau… Le premier sera inauguré le 5 juillet au Parlement européen. L’artiste franco-grecque Sissy Piana a remporté le concours. Lorsque Jean, l’un des fils de Simone a vu le buste, il a eu cette phrase qui m’émeut encore :
« C’est extraordinaire, on dirait le regard de Maman ».

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