Pierre, vous êtes la onzièe génération de vignerons de votre famille. C’était un horizon tracé d’avance ?
J’aime bien dire que je suis tombé dans la marmite (rires). Quand on grandit dans une famille de vignerons, la vigne fait partie du quotidien en toute saison. On la voit pousser, on suit les vendanges, la vinification, puis la bouteille. On assiste à tout le cycle de création. Il y a ce sentiment d’héritage, de continuité. Mais ce qui me touche le plus, c’est la satisfaction de produire quelque chose de A à Z, de la terre jusqu’au verre. Pour autant, devenir chef d’exploitation n’était pas une obligation. J’ai eu le choix de choisir.
Quel a été votre parcours ?
J’ai commencé par un bac scientifique, puis un BTS viticulture-œnologie à Beaune. Ce coin de la Bourgogne réunit de nombreux vignobles français. J’y ai fait de merveilleuses rencontres qui m’ont ouvert l’esprit. J’ai ensuite poursuivi avec une formation en commercialisation des vins à Tours, pour comprendre les enjeux du marché, de la distribution et du marketing. Puis je suis revenu en Alsace en 2011, d’abord à temps partiel, avant de reprendre officiellement le domaine en 2013.
Vous avez opéré un virage important vers le bio puis la biodynamie. Pourquoi ce choix ?
Mes parents travaillaient en viticulture conventionnelle, avec des vins « de touristes » assez sucrés. De mon côté, mes expériences et mes rencontres ont fait naître une conscience écologique et une envie de faire autrement. Je ne voulais pas renier l’héritage familial, mais lui donner un nouveau sens. Le déclic est venu en 2017, lorsque j’ai récupéré une partie des vignes de Cécile, ma compagne. Son père, qui travaillait depuis longtemps en biodynamie, m’a transmis ses connaissances et accompagné dans cette transition. Son impulsion, alliée à ma propre envie de faire autrement, a rendu la transition possible et beaucoup plus sereine.
L’idée, c’est d’accompagner
le vivant, pas de le contraindre.
Cécile, vous souriez ! C’est vrai que votre père fait partie des courageux de l’époque…
Oui, il a converti son domaine en bio dès 1996. Le diagnostic de la maladie de Parkinson de mon grand-père, liée aux produits phytosanitaires, a été un électrochoc. Il s’est mis à investir dans du matériel spécifique, malgré les regards sceptiques, à une époque où les subventions n’existaient pas. Il a rebaptisé le domaine « Le Vignoble des 2 Lunes », un clin d’œil au calendrier lunaire, mais aussi à ma sœur et moi. Il m’a transmis une vraie sensibilité au vivant, que j’ai tout de suite retrouvée chez Pierre.
Pierre, comment vos propres parents ont-ils accueilli ces changements ?
Comme souvent dans les entreprises familiales, il y a des inquiétudes quand on veut changer quelque chose. Mes parents étaient prudents, ils se demandaient si ça allait fonctionner. Ce n’était pas un refus, mais une forme de protection. Puis ils ont vu les résultats. Aujourd’hui, ils sont rassurés (rires).
Le respect du vivant est-il un apprentissage permanent ?
Oui, complètement. Au début, j’étais très confiant… pour ne pas dire naïf ! En 2015, mes premières vinifications 100% nature ont été plus complexes que prévu. Ça m’a appris à être plus attentif et à bien m’entourer. Aujourd’hui, on travaille avec Duo Œnologie à Ostheim, un laboratoire indépendant, qui observe le vin – au microscope pour mieux comprendre la vie microbienne des levures – sans imposer de solutions standardisées. L’idée, c’est d’accompagner le vivant, pas de le contraindre.

Danser comme un flamant rose, À la bonne heure, Fumer le calumet de la paix… Vos cuvées se distinguent aussi par leurs noms singuliers !
Oui ! Le vin, c’est du partage, de joyeux rassemblements. On cherche à créer des vins légers – autour de 12-13 degrés d’alcool – et portés sur le fruit. Des vins qui parlent à tout le monde, où chacun ressent quelque chose sans passer par une approche intellectuelle. Les noms des cuvées traduisent leur personnalité : Nager dans le bonheur pour le Pinot Noir, dont les grains nagent langoureusement pendant la macération. Avoir des papillons dans le ventre pour le Crémant, dont l’effervescence des bulles rappelle le sentiment amoureux. Personnifier nos vins, c’est les rendre encore plus vivants. On a aussi choisi des étiquettes colorées, qui reflètent cette liberté : merci Sophie Munch (Calligramme) pour cette identité visuelle pleine de couleur et de sens !
Vous venez de lancer Grain d’Audace, une gamme de cosmétiques issus de la vigne. Comment est né ce projet ?
Pendant le covid, on s’est posé une question simple : et si demain le vin ne suffit plus ? Il fallait imaginer une autre voie. On a choisi de valoriser ce que la vigne nous offre déjà : feuilles, pépins, bois, marc… autant de trésors, riches en antioxydants, qui infusent aujourd’hui au cœur de nos cosmétiques. Plus de 80% des matières premières proviennent directement du domaine. On prend soin de la vigne, puis la vigne prend soin de nous. C’est un cycle vertueux qui se referme avec sens.

Quel message souhaitez-vous transmettre aux jeunes générations de vignerons ?
Pierre : Écoutez-vous, suivez votre propre chemin. Et ne reproduisez pas uniquement ce qui existe déjà. Le monde évolue, la vigne aussi. Il n’y a pas de recette unique. Heureusement que chaque vigneron a sa personnalité. C’est cette diversité qui fait la richesse du vin.
Cécile : Et chaque génération apporte sa « Pierre » à l’édifice… sans mauvais jeu de mots (rires). Beaucoup de jeunes ont des idées mais n’osent pas se lancer, par peur du regard des autres. Sauf que « à force de vouloir entrer dans un moule, on finit par devenir tarte » ! Vivre avec son énergie, ses vibrations, ses valeurs… c’est la plus belle des choses à accomplir dans une vie.




