Depuis la Matskathérapie, vous avez beaucoup de projets très différents. On vous retrouve plutôt sur scène, et avec plusieurs formations ?
Je joue beaucoup sous mon nom, mais aussi avec le projet Kcantà, Di Mauro Swing, la Revue scoute, et le plus de dates avec Matskat trio car c’est le retour au travail du violon jazz et du skat. C’est cet équilibre entre l’acrobatie musicale et le besoin de poésie et de douceur. Je m’amuse très facilement, mais je me rends compte que les mots sont tout aussi importants, et par moments, j’aime aussi qu’il n’y ait pas de mots. Ma musique est un équilibre entre une mélodie forte et un rapport entre l’harmonie, le rythme et les différentes langues. Comment mettre en lumière une langue, français, anglais, allemand—je travaille sur des textes de Stephan Zweig—et l’alsacien qui est ma langue maternelle.
Justement, votre actualité c’est Kcantà où vous chantez en alsacien. C’est donc votre langue maternelle ?
Oui, quand je suis arrivé à l’école, je ne parlais pas français. Mes parents étaient professeurs d’allemand, ma mère me racontait des histoires en allemand. Comme beaucoup, à l’adolescence, n’ayant pas de copains qui parlaient alsacien, on répondait en français, mais avec les parents jamais. Maintenant, j’ai carrément des projets en alsacien comme L’Ill aux trésors, ou comme coach à D’Stimme. C’est important de continuer à semer les graines que d’autres ont semées chez moi, comme Roger Siffer ou René Egles.

La part de l’alsacien semble grandir dans votre travail. Sa sauvegarde peut-elle passer par la chanson ?
Avec Kcantà notamment, le fait de chanter en alsacien ailleurs qu’en Alsace, à Bilbao par exemple où j’ai fait une grande scène grâce à Anne Etchegoyen qui assume de parler basque, j’ai été surpris de voir le retour du public qui ne comprend pas l’alsacien. Ici j’ai besoin d’expliquer, on fait un peu d’alsacien mais pas trop, mais plus ça avance, au contact de gens qui défendent leur langue chez eux, plus je me rends compte à quel point ces langues sont un patrimoine qu’il faut cultiver. Par la chanson, c’est peut-être une autre manière… De façon personnelle comme j’aime changer d’instrument, je change de langue. La part de l’alsacien grandit, mais dans ma vie d’artiste, je me pose moins la question : vous venez écouter Matskat, vous aurez du Matskat, toutes ces influences, et tout un travail pour développer ces aspects personnels.
D’après vous, les Corses ou les Basques « assument » leur langue plus que nous ?
Dans la sphère showbiz, très médiatisée, avec les signatures dans les maisons de disques, on se dit qu’il ne faut pas tout mélanger, on n’ose pas. Peut-être que les Alsaciens manquent de fierté par rapport à l’histoire, et le côté germanique aussi que l’on retrouve dans certains commentaires sur Facebook. Donc quand je vais ailleurs, je suis très content de faire de la musique world, je ne sors pas le drapeau, et il n’y a rien de provocateur, ni d’envie de sortir du Grand Est ! Cette problématique de récupération est dans toutes les régions. L’objectif du concept Kcantà, c’est qu’il y ait plus de visibilité. Lors du premier projet à l’Alambra à Paris, j’ai fait une berceuse, ça a été très apprécié, les gens ne s’en doutaient pas. Pour moi l’alsacien c’est doux, c’est maternel, il fait aussi voyager, réconcilie, lie aux autres, malgré le côté humoristique et imagé, c’est la paix, le bonheur, la joie.
En plus des concerts et des diffusions télé, l’album Kcantà sort le 16 octobre. Quels morceaux interprétez-vous ?
Oui, à Strasbourg le 18 septembre, c’était le quatrième concert, en avant-première de la sortie de l’album. J’ai fait une compo, Kenndidi (« si on se connaissait » en alsacien), inspirée du poète André Weckmann, que je chante avec Valérie Louri, une chanteuse martiniquaise. Également une avec Francine Massiani (corse) et Eric Fraj (occitan), et je joue au violon sur quelques-uns des 14 titres. Ce qui est marrant sur Kcantà, le titre collectif, c’est que du breton à l’occitan, Kcantà veut dire chanter, mais pas en alsacien. Du coup, moi j’ai glissé Singe ! Là, on voit l’utilité ou le pouvoir de la musique, quand on commence à connaître la partie des autres, on a envie de chanter la leur, leurs sonorités, ça donne envie d’aller vers l’autre. J’aime bien aussi cette notion de langues de France qu’on n’associe pas forcément à l’alsacien, des langues vivantes à continuer à faire vivre.

D’ailleurs le single Je l’aime à mourir présent sur l’album est sorti le 26 septembre, à l’occasion de la Journée européenne des langues…
Ce qui est passionnant dans ce projet, c’est qu’on s’est tous rencontrés lors du premier concert et c’était hyper facile et naturel entre chanteurs de langue régionale, comme si on se connaissait depuis toujours, c’était assez magique. En tant que parrain, Francis Cabrel chantait dans un duo avec Anne Etchegoyen, la créatrice de Kcantà. Dans Je l’aime à mourir, il chante le premier couplet en français, et chacun a une petite partie. C’était passionnant de trouver une traduction, notamment sur une chanson patrimoine de la chanson française.
Donc maintenant vous « assumez » de chanter en alsacien ?
J’assume le côté alsacien de façon beaucoup plus naturelle, grâce à tous ces acteurs qui font ce même travail en région, on se sent moins seul. Mais ça reste une problématique, les quotas radio sont déjà difficiles pour la langue française ! Anne se bat pour les quotas en langue régionale… C’est une manière forte de dire qui on est.


