lundi 19 octobre 2026
AccueilÀ la uneClaude Herold - Historien malgré lui

Claude Herold – Historien malgré lui

Tout part d’une conversation, au milieu des années 1980. Et d’une question : que sont devenus ses oncles morts durant la Seconde Guerre mondiale ? Le point de départ d’une incroyable épopée à travers le passé. De l’Alsace à la Russie, en passant par l’Autriche et l’Allemagne, Claude Herold a retrouvé la trace de 12 000 Malgré-Nous disparus. De tout cela, il en a fait le Mur des Noms, des bâches avec les noms et les visages de ces Alsaciens incorporés de force. Chaque jour, il poursuit ses recherches, pour les autres. Pour son travail de mémoire unique, Claude Herold vient d’être récompensé d’un Bretzel d’Or. L’intarissable passionné a reçu Maxi Flash pour raconter l’histoire, la sienne cette fois, au milieu de ses archives.

Comment ont débuté vos recherches sur les Malgré-Nous ?

Par une histoire de famille. Mon père a perdu ses trois frères et un cousin incorporés de force. On en parlait tout le temps dans ma jeunesse. Dans les années 1980, j’étais sur la tombe familiale, pour rafraîchir les écritures. Il y avait écrit : « En mémoire de nos fils, Albert, René et Ernest, morts pour la France ». Deux dames sont arrivées vers moi et m’ont questionné : lequel est mort en Russie ? Lequel en Pologne ? Lequel en Italie ? Et moi, je ne pouvais pas répondre ! Elles étaient étonnées, l’air de dire : « Ils se sont sacrifiés pour ta famille et tu ne connais même pas leur histoire ». Je me suis dit qu’elles avaient raison. Un article dans le journal parlait du service de recherche et d’entretien des tombes allemandes, le Volksbund. Il y avait l’adresse, alors j’ai fait un courrier pour les trois frères de mon père. Ils ont transmis ma demande aux archives de la Wehrmacht à Berlin. Un mois après, j’ai eu les réponses pour chacun : ce qu’ils ont fait, quand ils sont morts, où.

Puis vous avez commencé à entreprendre les mêmes recherches pour d’autres personnes, jusqu’à créer le Mur des 12 000 Noms ?

Exactement. J’ai commencé à le faire pour des amis, les collègues de travail, les gens qui me contactaient via le bouche-à-oreille. C’est allé vite, même sans Internet (rires). Puis justement, le web est arrivé et j’ai rencontré Nicolas Mengus. Son site, malgre-nous.eu, me permet de transmettre des informations et aux gens de nous contacter. On a des rubriques comme actualités, témoignages, documents, portraits, et avis de recherche. Les gens nous demandent : est-ce que vous avez quelque chose sur celui-là, puis on fait des recherches. Un jour, j’ai rencontré Monique Seemann, journaliste de France 3 Alsace. Elle m’a demandé de l’accompagner pour un documentaire sur les disparus alsaciens. On est partis en Autriche avec un orphelin dont j’ai retrouvé la tombe du père.

Claude Herold devant son Mur des Noms. / ©DR

C’était incroyable et émouvant ! Des histoires comme ça, j’en ai bien d’autres. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’au retour, on s’est arrêté à Munich, au service de recherche de la Croix-Rouge. Il y avait une bibliothèque avec 1 400 000 photos de portés disparus de l’armée allemande. Je me suis demandé : et les Alsaciens dans tout ça ? Ça a été numérisé un an et demi après et ils m’en ont fait profiter. À chaque fois qu’il y avait une photo d’un Alsacien, je la mettais à part. J’ai mis deux ans. Pour que tout le monde en profite, elles ont été imprimées sur des bâches de 36 mètres de long. Voilà comment le Mur est né.

Vous avez dû avoir beaucoup de retours de familles alsaciennes ?

Il y en a eu oui, mais moi, quand j’ai un merci, je suis déjà très content. Et il y a encore des gens qui m’écrivent pour des recherches. Beaucoup font de petits livrets retraçant l’histoire d’une personne et me l’envoient, comme une dame que j’ai aidée pour trouver la tombe de son père. C’est super. J’aimerais bien moi aussi, un jour, faire un petit livret.
Pour continuer ces recherches pendant plus de quarante ans, ce travail de mémoire, il faut être passionné.

C’est devenu une passion, c’est sûr. Transmettre l’histoire aussi. J’aime le fait de chercher. De plus, je suis content quand je trouve pour les autres. Comme le gars en Autriche, c’était formidable. Au téléphone, je remarque qu’ils ont les larmes aux yeux. Concernant la mémoire, bientôt, il n’y aura plus personne. Et les jeunes s’y intéressent beaucoup moins.

Depuis de nombreuses années, vous êtes également impliqué dans le Musée Mémorial des combats de la Poche de Colmar de Turckheim.

Depuis presque trente ans ! Dès que le musée a ouvert, je l’ai visité. J’ai tout de suite parlé au conservateur qui m’a dit, si tu veux, tu peux faire bénévolement la caisse. Et une fois, j’ai improvisé une visite guidée à quelqu’un. Aujourd’hui, on est plusieurs guides conférenciers. On apprend beaucoup, surtout aux autres. Je suis aussi membre d’une association d’orphelins de Malgré-Nous. On a fait des pèlerinages à Tambov, jusqu’à avant la guerre en Ukraine. On allait régulièrement en Russie avec les orphelins, dans les fosses communes où sont leurs parents. On a encore nos amis russes qui entretiennent le lien, jusqu’au jour où Poutine leur dira stop.

Un dessin représentant les trois oncles disparus de Claude Herold, à l’origine de ses recherches historiques. / ©DR

Vous ne comptez donc pas arrêter votre travail d’historien amateur ?

Non, je n’ai pas envie de m’arrêter. Ce matin, j’ai reçu un mail. Hier, j’ai reçu une demande d’une dame pour lui traduire les lettres qu’a envoyées son père. Mais j’ai 70 ans alors forcément, on ne sait pas ce qui peut se passer. Ça peut s’arrêter net sans que je le veuille. Je cherche quelqu’un qui puisse me remplacer. Quelqu’un d’un peu plus jeune bien sûr (rires), et qui parle allemand. Une denrée rare. Aux jeunes, j’ai envie de dire : si vous avez quelqu’un dans la famille qui était Malgré-Nous, disparu, alors entamez des recherches. Demandez à vos aînés.

Un mot sur votre Bretzel d’Or. Vous vous attendiez à être récompensé ?

Bernard Kuentz m’a appelé pour me le dire. Je suis tombé des nues, pour vous dire si je m’y attendais. En plus, deux jours avant, mon président au musée a eu la Légion d’honneur. Bernard m’a dit que ça faisait quand même deux ans que j’étais nominé. Je ne le savais pas. Et je ne sais pas si je le mérite. Mais je suis content d’avoir fait tout ça. Je n’ai jamais regretté, même si ma femme m’a dit : « Un jour, c’est toi que je vais déclarer porté disparu » (rires).

ARTICLES SIMILAIRES
- Publicité -
- Publicité -

Articles populaires