Agnès Ledig – La nature dans le cœur des Hommes

La romancière strasbourgeoise vient de publier Un abri de fortune (Albin Michel), son neuvième roman. Son succès ne faiblit pas. L’ex-sage-femme qui vit dans les Vosges se consacre exclusivement à l’écriture. Elle est aussi devenue Ambassadrice d’Alsace et poursuit son engagement pour la défense de la nature.

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Agnès Ledig ©Pascal Ito
Vous êtes devenue ambassadrice de votre région d’origine, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?

C’est une fierté. Je trouve que l’Alsace est vraiment très dynamique, Strasbourg sera Capitale mondiale du livre, c’est important. Et puis, alsacien un jour alsacien toujours, même si aujourd’hui, je me sens aussi vosgienne d’adoption.

Et justement, votre dernier roman se passe dans les Vosges !

Oui, j’ai essayé de mettre en scène les Hommes au cœur de la nature, pour montrer que la nature est dans le cœur des Hommes.

Et ce n’est pas le premier livre dans lequel vous abordez ce sujet !

Oui. Ce qui me fait plaisir, c’est que les retours des lecteurs vont dans ce sens-là ; ils disent que la nature est un personnage à part entière dans mes romans et que j’ai vraiment montré que cette nature est importante. C’est ce qui m’anime.

Et vous vivez en pleine nature ?

Je revis. Les petits oiseaux, le jardin, j’ai fait mes premiers semis.

C’est difficile de mesurer le grand danger qui arrive pour notre génération qui n’est pas encore complètement touchée ! Peut-être parce que la plupart des gens se battent pour finir la fin du mois, pour se chauffer, avant tout. C’est compliqué de leur dire de prendre conscience de tout ça, non ?

Ce n’est pas à eux qu’il faut le dire. Il faut un changement écologique, économique et social. Il faut prendre là où il y a de l’argent. Il y a des choses qui me rendent folle. Lorsque le gouvernement te dit de mettre un couvercle sur ta casserole, mais que dans le même temps il continue à laisser voler les jets privés, les pétroliers qui font des bénéfices records, c’est insupportable. Je comprends les gens qui s’insurgent et qui se rebellent contre cela. Moi ça fait 30 ans que je mets un couvercle sur mes casseroles, je suis née dans l’écologie, mes parents avaient cette conscience-là, mais je me mets à la place des gens qui ont du mal à mettre du feu sous leurs casseroles justement. Je m’emporte, mais ça m’énerve. Sur toutes les mairies de France, il est écrit, Liberté, égalité, fraternité. Elle est où la fraternité quand des milliardaires n’en ont rien à faire des gens qui meurent de faim ? Il faut que l’on se réveille, que l’on se bouge, c’est une extinction de masse, on va droit dans le mur.

Vous êtes une vraie militante ?

Lorsque j’étais petite, j’adorais Robin des bois, alors j’essaye, à mon échelle. Lorsqu’on m’interroge, je dis ce que je pense. J’aime beaucoup Cyril Dion. Son documentaire Demain a été un choc pour moi. Son discours est très cohérent. Sa sensibilité rejoint la mienne, parfois il est même au bord des larmes dans les interviews. Il dit qu’il faut changer le récit. Réussir sa vie, c’est aimer ce que l’on fait, c’est respecter les autres, respecter la nature, pas posséder une montre Rolex à 50 ans. De mon côté, j’essaye de faire ma part, en changeant de récit dans mes récits, pour que cette vision du monde qui me semble salvatrice devienne quelque chose de normal. Dans mon nouveau roman, j’ai créé une histoire humaine dans un décor écologique. Il est notamment question des violences faites aux femmes, mais l’histoire se passe dans une ferme en permaculture. Les modèles de permaculture, ce n’est pas qu’une histoire de sol, il s’agit de l’humain aussi, il y a une notion de résilience humaine, de vivre ensemble, de respect des autres.

Justement, il en était question dans le documentaire de Cyril Dion, on sait que ça fonctionne, mais les agriculteurs sont-ils assez accompagnés pour passer en permaculture ?

Non. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi il n’y a pas un réveil puissant des consciences, alors que l’on va droit vers le précipice. C’est assez désespérant. Nous, on doit faire notre part, c’est l’histoire du colibri de Pierre Rabhi. Lorsque j’entends la présidente de la FNSEA dire que les néonicotinoïdes ne sont pas un problème parce que la betterave ne fait pas de fleurs et que les abeilles ne sont pas touchées, ça me révolte. Les néonicotinoïdes se retrouvent dans le sol, alors je ne sais pas si c’est un problème de réflexion ou de lobbys, mais son discours n’est pas juste.

Votre succès littéraire permet de faire passer des messages ?

Oui, les livres pour les livres, le succès pour le succès, ça ne m’intéresse pas. Je veux aussi faire prendre conscience qu’il faut interdire le plastique, qu’il y a le problème des migrants climatiques, que la fonte du permafrost qui couvre 20% de la surface de la Terre est une bombe à retardement, car il enferme des virus dont on ne sait rien. On peut faire une métaphore très intéressante par rapport à la planète, parce qu’on se dit que 1° de plus ce n’est rien du tout, mais si l’on compare avec le corps humain, à 37°5 on est en bonne santé, à 38°5 on est un peu fébrile, à 39°5 on n’est pas bien et à 42° on meurt, c’est pareil pour la planète. Ça me rend folle, parce que j’ai des enfants et que je n’ai pas envie qu’ils vivent cela.

Qu’est-ce qui vous rend heureuse aujourd’hui ?

La nature. De me nourrir de mes propres légumes, ce que j’ai fait pousser avec les graines que j’ai récoltées l’année d’avant, c’est le cycle de la vie, ça fait du bien. L’arbre est un phénomène extraordinaire. C’est la nature qui me nourrit. Ce qui me rend heureuse aussi, c’est l’action, me mettre en action.

Écrire pour vous, c’est vous mettre en action ?

C’est l’une des actions, ce n’est pas la seule. Au début d’Un abri de fortune, il y a une phrase du philosophe Alain qui dit : Le secret de l’action, c’est de s’y mettre. J’adore cette phrase. Et il y a une autre phrase que j’adore, elle est de Tchekhov : Soyez juste, le reste viendra de surcroît.