lundi 5 octobre 2026
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Dominique Meyer – Le vent du Bretzel d’or

Son destin ressemble à une partition. Chaque mouvement mène au suivant, avec une logique presque musicale. Né à Thann en 1955, Dominique Meyer a dirigé le Théâtre des Champs-Élysées, l’Opéra de Vienne et la Scala de Milan. Il vient d’être nommé à la tête de l’Orchestre de chambre de Lausanne et du Teatro Sociale de Côme, et retrouve Vienne en tant que président des Amis du Wiener Staatsoper. Derrière ce parcours vertigineux se cachent des aventures ministérielles... C’est au téléphone que cet homme, d’une grande humilité, s’est prêté à l’exercice de l’interview. Il était en Suisse, évidemment. Mais quand son pays natal l’appelle, Dominique Meyer répond toujours présent.

L’Alsace, ça vous emmène où ?

En enfance. J’ai été élevé par ma grand-mère, mon oncle et ma tante à Vieux-Thann. Mon oncle était instituteur. Il m’emmenait dans sa classe dès mes 5 ans. D’ailleurs, enfant, on m’appelait Dominique Schmidlin (rires) ! Mes grands-parents paternels, eux, étaient paysans à Spechbach-le-Bas et ne parlaient que l’alsacien, alors que Vieux-Thann était francophone. J’aimais ce contraste.

À quel moment quittez-vous cette terre natale ?

Quand mon père est rentré d’Algérie, où il était attaché militaire. On est partis à Bonn, à Nîmes puis à Paris. J’ai vécu mon adolescence en Seine-Saint-Denis. C’est avec mon frère que j’ai découvert ce que la capitale a de plus beau à offrir : la musique, l’opéra, le théâtre. On sortait presque tous les soirs. Ça ne coûtait pas cher. Et en rentrant, on mettait un réveil à 4 heures du matin pour réviser ! On était très heureux. Mon frère était un modèle. Malheureusement, une tumeur au cerveau l’a emporté en 2020…

Avant l’Opéra, vous êtes passé par Matignon. Pourquoi ?

Faire de nécessité vertu. Mon père est décédé prématurément. Mes deux sœurs étaient encore au lycée et mon frère, lui, étudiait la médecine. Ma mère a repris courageusement un travail salarié. J’ai quitté l’Université pour l’aider financièrement, en prenant un emploi au ministère de l’Industrie. C’est là que j’ai une idée comme on n’en a qu’une dans une vie : travailler sur le successeur du vinyle, le CD. Trois ans et demi plus tard, on ouvrait la première usine de CD en France. Ça a attisé la curiosité du ministre de la Culture : Jack Lang. Il m’a consacré un entretien de trois heures un samedi, en m’écoutant avec beaucoup de sérieux, moi qui n’étais rien ni personne. Puis il m’a embauché et confié plusieurs dossiers, dont la réforme du fonds de soutien. Et il y a eu l’avion décollant de Stuttgart, en 1998. Ce soir-là, on a créé Arte. Les Allemands ont choisi le nom, on a choisi le siège de la chaîne : Strasbourg.

Cet ancrage dans l’appareil culturel de l’État vous a-t-il ouvert les portes de l’Opéra ?

Absolument. Le 13 janvier 1989, à 33 ans, je suis nommé directeur général de l’Opéra de Paris pour préparer l’inauguration de l’Opéra Bastille. Le bâtiment n’était pas encore terminé, et l’inauguration réunissait 34 chefs d’État. Ça s’est bien passé, mais personne ne m’a remercié ! Bonne leçon : ne jamais attendre trop de reconnaissance (rires).

Vous êtes resté deux ans à l’Opéra de Paris. Et ensuite ?

J’ai fait un bref passage au cabinet de la ministre de la Communication, Catherine Tasca. Puis deux ans en tant que conseiller du premier ministre, avec un portefeuille culture, communication, jeunesse et sports. J’adore le sport. J’ai appris à lire dans L’Équipe (rires). J’ai notamment porté une loi sur la sécurisation des installations sportives après le drame à Furiani. À l’époque, on pouvait encore faire voter des lois simplement utiles au pays. Mais je sentais déjà que ça se dégradait… Je quitte Matignon en 1993, et plonge dans la musique : directeur de l’Opéra de Lausanne durant quatre ans, puis du Théâtre des Champs-Élysées pendant douze… pas un seul jour où je n’ai pas été heureux ! Jusqu’au déclic de 2007 : je préparais ma septième intégrale des symphonies de Beethoven, en me disant « tu ne peux pas programmer les mêmes œuvres tout le temps ». Alors je quitte le paradis, pour en trouver un autre : l’Opéra de Vienne.

L’Opéra qui a le plus marqué votre vision du métier ?

J’ai toujours eu à cœur de rendre l’opéra accessible, et Vienne est magique pour ça. La musique est accessible à toutes les catégories sociales. En dix ans, j’ai fait 3000 représentations et un taux de remplissage de 99%. On vendait en moyenne 10 000 billets par jour, dont 580 places à 3 ou 4 euros ! L’Opéra est un lieu de passion partagé par des gens différents, unis par le goût de l’art. Une décennie magnifique, qui s’est terminée en queue de poisson avec l’arrivée du covid. Entre-temps, j’ai été nommé directeur de la Scala. Je cumule les deux pendant presque une saison entière !

Quel défi vous attend à Milan ?

La Scala était en grande difficulté. Le covid m’a aidé à mener une modernisation complète : nouveau bâtiment de 17 étages, refonte technologique – six langues disponibles pour chaque chaise – et consommation d’énergie inférieure à 2019, malgré les surfaces augmentées. Tout s’est fait dans un enthousiasme collectif avec les jeunes du théâtre. J’ai vécu une grande histoire d’amour avec le personnel de la Scala…

Une histoire d’amour avec un happy end ?

Pas vraiment… Le jour où j’annonce 8,7 millions de bénéfice – ce qui ne s’était jamais produit dans l’histoire de la Scala – j’apprends que mon contrat ne sera pas renouvelé, en raison d’une loi italienne interdisant aux surintendants étrangers d’exercer au-delà de 70 ans. Ça a été très dur… mais la vie m’a donné un autre rendez-vous : l’Orchestre de chambre de Lausanne, l’association des amis de l’Opéra de Vienne. Et ma compagne, Anna Olkhovaya.

Le 29 août dernier, lors de la rencontre annuelle des Alsaciens du monde qui s’est tenue à Sélestat, vous avez reçu un Bretzel d’Or. Que représente cette distinction ?

Une grande joie. Quand votre pays natal vous appelle… ça fait toujours très plaisir.

Un mot pour les Alsaciens, de Thann ou d’ailleurs ?

N’oublions pas que chez nous, les cigognes atterrissent là où le vent les porte. Dans cette période de repli sur soi, pensez à ces animaux libres. On ne doit pas être fier de l’endroit où l’on naît, mais on peut en être heureux. Nos ancêtres ont eu trois, parfois quatre nationalités. Profitez de votre situation de frontalier : l’Allemagne et la Suisse sont à deux pas. Imprégnez-vous des échanges. J’ai travaillé dans quatre pays en me sentant chez moi à chaque fois, et je sais que c’est intimement lié à l’Alsace.

 

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