mercredi 10 juin 2026
AccueilÀ la uneNicolas Schulé - Sources de Satisfaction

Nicolas Schulé – Sources de Satisfaction

En 1926, Georges Schulé, un pionnier, lance Les Cafés Arc, à la renommée du café, qui deviendra la Société Alsacienne de Torréfaction et d’Importation. SATI c’est lui. 100 ans plus tard, l’entreprise du Port du Rhin est le premier torréfacteur indépendant d’Alsace, un acteur régional tourné vers l’innovation, ancré sur son territoire et rayonnant à l’international. Cette maison restée familiale cultive le goût de la singularité. Nicolas Schulé, l’héritier, ne cache pas sa SATIsfaction, mais il sait que dans le monde des entreprises, rien n’est jamais gagné malgré dix décennies de plaisir partagé avec les Alsaciens. Rencontre autour d’un café.

De son bureau, lorsqu’il tourne la tête, Nicolas Schulé aperçoit la cathédrale de Strasbourg au loin, mais, lui qui dirige 56 personnes en Alsace et 90 en Pologne, n’a pas vraiment le temps de la contempler. Il sait qu’elle est là, dans son champ de vision, pour lui c’est important, au point d’avoir orienté tous les bureaux de l’usine construite il y a quelques années vers le symbole de son Alsace natale. Le patron de SATI se sent « profondément Alsacien » et attaché à ses solides racines.

Autour de lui, il a des moulins à café, des objets de décoration, et une photo de son grand-père, Georges Schulé, celui qui, parti de rien a tout créé, celui qui « a eu le courage à 26 ans d’ouvrir une boutique rue des Francs-Bourgeois à Strasbourg », à l’endroit où aujourd’hui un glacier est implanté. « Respect éternel », dit Nicolas, la troisième génération. D’une voix douce et claire, il raconte son histoire, son clan, les rencontres qui ont compté ; celle avec son premier patron lorsqu’il était stagiaire aux achats chez Lu : « Il m’a dit si tu n’es pas bon tu feras des photocopies, si tu es bon tu seras mon adjoint. Je me suis démené comme un mort de faim ». Dans la famille on est travailleur, on a ça dans le sang, ses grands-parents, son père, alors ce premier job est la première classe de l’école de sa vie, ses premiers contacts avec les usines en France, ses premières négociations avec des dirigeants de grosses boîtes. Il prend confiance professionnellement, mais il n’échappe pas à l’armée, il effectue son service à Strasbourg dans l’Armée de l’air. Ensuite, il entre chez Business Objects, une start-up parisienne spécialisée dans l’informatique qui a grandi très vite, il est acheteur junior puis devient acheteur «Europe». En 2003, on lui propose un poste à San Jose, de s’engager à y vivre cinq ans, mais il a un autre choix à faire, finalement un désir profond : travailler avec son père et sa sœur et prendre petit à petit les clés de l’entreprise familiale.

La marque SATI, leader en Alsace. / ©DR

« American dream est resté un american dream ». Son père a tout fait pour qu’il se sente libre de choisir, mais SATI sera sa vie, le SATI dream est en marche. Dans la famille, les traditions ne se perdent pas, elles se transmettent, alors Nicolas commence par aller voir ailleurs, et pas n’importe où. Sa grand-mère qui a repris la boîte à la mort de Georges Schulé avait beaucoup appris chez des gens dont elle parlait souvent et qui l’avaient aidée à devenir une redoutable acheteuse de café, des Havrais, des négociants de café : « Pour elle, ils étaient presque une seconde famille. Tout le café d’Europe transitait par le Port du Havre, c’était la grande époque », se souvient Nicolas Schulé qui passe du temps en Normandie, une autre école. Puis, sur les conseils stratégiques de son père et avant d’entrer dans son bureau à Strasbourg, il met son allemand à niveau pendant six semaines dans le but de travailler de l’autre côté du Rhin, chez les plus gros fournisseurs de SATI.

à Berne, dans une boîte familiale, on lui enseigne la torréfaction, il est ouvrier, commercial, comptable, trader. Ensuite, il débarque au Brésil pour un mois et demi, chaque jour, il fait de la dégustation de café, il apprend à regarder les grains, à repérer les défauts, il visite des plantations. Un dernier stage à Hambourg chez le leader mondial du négoce de café qui l’accueille comme s’il était leur plus gros client, il prend des leçons de finances, il déguste, dans tous les sens du terme, 800 tasses de café par jour et a 29 ans, Nicolas est fin prêt. Il travaille avec Pierre, son père : « On s’entendait tellement bien dans la vie que je craignais que l’on gâche notre relation père/fils, mais cela a encore renforcé nos liens ». Il devient patron six ans plus tard. Le tableau paraît idyllique, mais dans une entreprise, il y a parfois d’autres membres de la famille parmi les actionnaires. SATI a fait le choix de se séparer de ses actionnaires minoritaires : « Ce n’est pas simple parce que nos fonds propres sont nos propres fonds. Dans une PME comme la nôtre, on ne peut pas se tromper et voir partir tout ce que l’on a construit depuis 100 ans maintenant, c’est plus une responsabilité qu’un plaisir. Même si je suis super heureux, nous allons dignement fêter cet anniversaire, je me demande toujours quel est l’état de la batterie de ma lampe de poche pour éclairer l’avenir ».

Dans un monde de géants

Depuis 2009, SATI a multiplié son chiffre d’affaires par quatre, mais à 52 ans, il n’estime pas que sa carrière d’homme d’affaires est une réussite : « J’apprends tous les jours, mais surtout, l’abîme du chef d’entreprise et de savoir s’il a pris la bonne décision, pour ne pas mettre en difficulté les salariés et leur famille. Nous sommes dans un monde de géants, nous sommes plus petits que nos clients, plus petits que nous fournisseurs et que nos concurrents, on fait 8 000 tonnes de café, le marché français c’est 350 000 tonnes, en Alsace on est les plus forts, il n’y a pas de doute, mais on remet SATI à sa place. Je ne me plains de rien, mais c’est une grande responsabilité. Même si j’ai la chance inouïe de travailler avec ma sœur Virginie en charge des Ressources Humaines et avec mon père, président du Conseil de Surveillance qui à 81 ans vient tous les jours au bureau, j’ai toujours aussi peur du lendemain. ».

Nicolas Schulé dans son usine du Port du Rhin à Strasbourg. / ©eric genetet

Alors que fait l’équilibriste/chef d’entreprise de cette peur ? La réponse est claire, presque philosophique, dans le genre « Je doute donc je suis », Nicolas Schulé l’affirme : « Si je réussis, c’est parce que j’ai peur ». Un sentiment qui lui impose la prudence sans l’empêcher de bien dormir la nuit, sans entacher sa passion pour ce métier, pour cette entreprise, il a encore beaucoup d’ambitions, avec un œil toujours braqué sur l’inventivité ; Sati est le pionnier français du café décaféiné, sur la première capsule de chocolat chaud ou celle du thé matcha. « J’adore lorsqu’une nouvelle machine entre à l’usine, la dernière est arrivée à Noël, c’était mon cadeau, j’étais comme un enfant. Là on va commander des robots pour faciliter le travail de ceux qui portent des cartons », affirme le patron qui n’oublie pas d’évoquer la transmission, celle du savoir-faire : « Si on fait toujours de la qualité après 100 ans, c’est que des gens ont fait de la transmission de savoir-faire ». Quant à la transmission de l’actionnariat, de l’eau passera encore au Port du Rhin car personne ne sait si la quatrième génération aura envie de prendre la suite, si elle aura la même passion pour la gestion d’une entreprise.

Dans le bon costume

Maintenant que l’on se connaît un peu plus, il est temps de poser cette question : d’où vient-elle la passion de celui qui se qualifie de modeste torréfacteur ambitieux ?
« Je pense que c’est un état d’esprit, une éducation aussi, le plaisir d’être dans la difficulté et de s’en sortir, mon père, comme ma grand-mère, disait quand tu veux tu peux. C’est une phrase importante, c’est comme L’art de la guerre, il faut y aller », il répond. Encore une question qui peut énerver, comme le café : lorsque vous pensez à l’histoire de SATI, quelles images vous reviennent ? « Je vois défiler ma vie, je vois les repas dans la petite salle à manger de la maison de campagne de ma grand-mère au Hohwald, je vois les adultes en train de fumer leur cigarette, ils parlent affaires, ce sont mes premiers souvenirs, je me souviens des instants où lorsque j’étais petit, on lavait les voitures à la peau de chamois et à la brosse à dents dans le garage de l’usine.

Je me souviens aussi de mes premières dégustations de café avec ma grand-mère, bien avant de savoir que j’allais prendre la suite, je n’avais pas conscience de la richesse, de la valeur d’une entreprise familiale. » C’est le cas aujourd’hui, aucun doute, comme de son amour pour sa région. Il y a deux ans, Nicolas Schulé s’est offert un vrai costume alsacien réalisé par l’Atelier de la Cigogne de la créatrice Rita Tataï, une pièce sur mesure avec lequel il va dans les fêtes à Krautergersheim ou ailleurs, « je suis très chic, j’adore », dit-il avec malice. Pas certain de trouver beaucoup de chefs d’entreprise dont la boîte pèse 100 millions d’euros qui portent le costume traditionnel de leur région. Ce n’est pas la seule particularité du dirigeant de SATI qui aime aussi la gastronomie, Tomi Ungerer, le film Pulp Fiction où New York, d’autres motifs de satisfaction.

L’info en plus

SATI est le plus ancien membre de l’Association internationale des collectionneurs de Moulins à café, l’entreprise possède 140 pièces de collection.

ARTICLES SIMILAIRES
- Publicité -
- Publicité -

Articles populaires

- Publicité -