lundi 24 juin 2024
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Pierre Martin – L’informatique utile, son code de vie

Avec un charmant accent américain venu remplacer l’alsacien de son enfance, Pierre Martin énumère en toute modestie les réussites qui ont jalonné sa vie d’ingénieur informatique. À 41 ans, le père de Benjamin et Eleonore, 7 et 2 ans, est marié à Catherine. Ils habitent Seattle, une ville qui lui rappelle Strasbourg pour son côté « moins sérieux que New York » et pour sa gastronomie. Si les tartes flambées manquent à Pierre, il a encore quelques projets d’utilité publique sur le feu avant de revenir en Alsace.

Vous avez passé votre enfance à Haguenau, comment vous décririez-vous ?

Curieux, c’est une bonne description. Je m’intéressais à beaucoup de choses, et je crois que je faisais des bêtises, j’essayais de pousser les limites. Je suis fils unique, mais avec mes cousins, je faisais des expériences d’enfants chez ma grand-mère. J’ai toujours beaucoup d’amis à Haguenau, un lien assez fort s’est tissé à l’école Saint-Georges.

On vous imagine très tôt devant un ordinateur ?

Cela a toujours été un peu ambivalent. Une partie de moi est très intéressée par les écrans—j’ai eu mon premier ordinateur à 10 ans, et à 11 ans, je découvre qu’il est possible de programmer. Mais je suis aussi allé chez les Scouts de France, je passais du temps dans la nature, à faire des cabanes et tout ça. D’ailleurs, je me suis installé à Seattle parce qu’il y a un peu cette dualité dans le nord des États-Unis, avec la forêt et les grands espaces, mais quand même les grandes entreprises de la technologie. Ça résonne beaucoup avec ma personnalité.

Quelles études avez-vous faites ?

Alors, j’avais une autre attache à Haguenau, c’est que j’étais coach au club de tennis, ma passion à l’époque. Albano Olivetti était un de mes élèves. Mon projet professionnel, c’était une carrière de joueur ou d’entraîneur, et un prof au lycée m’a dit “arrête tes bêtises, tu es bon en maths, fais une prépa !” C’était un choix logique en y pensant, et j’en suis bien content, parce qu’une carrière au tennis, ce n’est pas donné à tout le monde. Puis j’ai fait Supélec à Paris, et là, j’avais envie de voyager, pourquoi pas aux États-Unis pendant un an… C’était il y a 20 ans et je ne suis jamais revenu !

Les équipes de Gavel, la start-up qui met les codes judiciaires en ligne.
Qu’est-ce qui vous incite alors à rester aux États-Unis ?

La recherche scientifique me passionne. J’avais toutes les ressources et un temps illimité pour aller aussi loin que je voulais. J’ai fait un doctorat en informatique, mais la recherche académique, c’est académique, je voulais construire quelque chose. Donc en 2008, une des raisons pour lesquelles j’arrive à Seattle, c’est Microsoft, pour un projet de recherche sur l’intelligence artificielle (IA) dans la santé, le traitement des données pour prédire des maladies chroniques.

Puis Microsoft vous propose d’entrer dans l’équipe qui crée la X-Box One ?

Oui, c’était plus de deux ans avant sa sortie, et le but était d’en faire une console vraiment connectée au Cloud. On est début 2010, c’était une des innovations à l’époque qui a transformé l’industrie, parce qu’aujourd’hui c’est le cas de toutes les consoles. Les gens achètent la X-Box, ça marche et là, première vraie leçon apprise : on n’avait pas du tout planifié quoi faire après ! (rires) J’allais au bureau sans but, je jouais à des jeux vidéo à 10h et rentrais à 14h, mais professionnellement il y a mieux à faire !

Pierre a construit la plateforme Amazon Prime pour les matches en direct.
Vous cherchez donc un nouvel employeur et tombez sur Amazon…

Je rencontre une personne qui veut développer la livraison d’Amazon sans les groupes postaux, en achetant des vans. Je deviens le directeur technique de la plateforme logistique, on met quatre ans à passer de 0 paquet à 1 milliard livrés par an. Il faut être presque naïf pour se lancer dans des projets comme ça, c’est une logique optimiste, parce si on pensait aux problèmes avant, on ne se lancerait pas ! Par exemple, au moment de charger les premiers vans, on se dit qu’on aurait peut-être dû scanner les paquets avant ? (rires)

Je suis du type optimiste,
je fais partie des gens qui essaient
de construire des produits utiles avec l’IA

Encore une affaire qui roule, alors Amazon vous lance un nouveau défi ?

Oui j’ai été le membre fondateur en 2017 de la plateforme de vidéo en direct d’Amazon. Les exécutifs avaient acheté les droits du football américain, et j’ai eu six mois pour construire une plateforme live! Netflix et Amazon Prime étaient déjà présents en vidéo à la demande (VOD), mais à l’époque il s’agissait de mettre un match en direct dans un catalogue de VOD ! On a réussi et en un an, on est passé de dix matches où je pressais les boutons pour envoyer la pub, à toutes les grandes ligues de sport, la Premier League en Angleterre, des centaines de matches de tennis à Roland Garros…

Vous rendez-vous compte aujourd’hui de la dimension des produits que vous avez développés ?

Ce qui m’étonne de temps à autre, c’est de voir le nombre de gens qui utilisent la X-Box aujourd’hui, parce que c’était un projet tellement confidentiel, tellement compétitif, du top secret. On trouvait des Japonais qui dormaient dans les poubelles de Microsoft, on allait aux toilettes en badgeant dix fois … Et regarder Roland Garros sur Prime, oui, c’est…bien.

Mais c’est une fierté, une satisfaction ?

C’est une satisfaction de faire des produits dont les gens se servent. D’ailleurs, je l’explique à mon fils, c’est papa qui a fait ta X Box, c’est aussi un peu une fierté…

L’ingénieur est aussi à l’origine du cloud de la X-Box One.
Poursuivons dans le temps, vous créez une start-up en 2018, Beacon, de quoi s’agit-il ?

J’ai pris un peu de confiance grâce à Amazon, et quelque chose me trotte dans la tête. Il y a pas mal de grands groupes qui ont des chaînes d’approvisionnement et beaucoup de pertes, de pollution. Avec deux associés, on monte Beacon, qui permet, avec un peu d’IA, de savoir où sont les choses et quels sont les délais pour ne plus avoir de problèmes d’accumulation du stock. Lidl par exemple sait où tout est positionné. C’est un peu opportun, en 2020 le covid arrive, puis le canal de Suez, il manquait des articles sur les étalages et tout d’un coup ça devient très clair ! Jeff Bezos investit, les PDG de Google et d’Uber aussi. Beacon a bien grandi, plus d’une centaine de personnes y travaillent aujourd’hui.

Puis vient votre start-up Gavel, qui signifie le marteau du juge. Vous avez toujours envie d’aider les gens…

Je suis mis en contact avec une avocate qui est mon associée aujourd’hui, elle s’occupe d’affaires de violences domestiques et n’a pas assez de temps pour traiter toutes les demandes—aides financières, conseil, divorce, restreindre le port d’armes aux US etc… Nous créons une plateforme qui permet aux professionnels du droit de gérer ces transactions avec le client, ou alors complètement en ligne sans parler à un avocat. Elle est accessible gratuitement, plus de 15000 professionnels du droit dans 30 pays l’utilisent. Avec l’avancée de l’IA, c’est assez facile de convertir des formulaires codifiés en code informatique, c’est d’ailleurs l’idée de départ. Il n’y a que deux professions qui utilisent des codes, c’est le droit et l’informatique, le Code pénal et le code informatique, et c’est ce qui m’intéressait à l’époque.

Les équipes de Gavel, la start-up qui met les codes judiciaires en ligne.
Vous êtes parti d’un jeu de mots pour créer une entreprise ?

Exactement ! (rires) Et maintenant on a des partenariats avec Open AI et Microsoft… Le droit est assez traditionnel, il faut éduquer les avocats pour servir les 92% des gens qui n’ont pas les moyens d’en avoir un. C’est une démarche qui a moins trait à la technologie, plus à l’humain.

Vous semblez épanoui et enthousiaste, vous avez d’autres idées dans la tête ?

Peut-être, mais il est trop tôt pour en parler. Je fais aussi partie du fonds d’investissement Neo dans la Silicon Valley, qui est centré sur le développement de jeunes ingénieurs que je coache.

Quel est votre regard sur le futur ?

Je suis du type optimiste, je fais partie des gens qui essaient de construire des produits utiles avec l’IA, parce qu’évidemment on peut l’utiliser pour vendre plus de pub à plus de gens ou même faire des choses malicieuses. Mais si on s’applique à créer des produits utiles, ça peut transformer le monde.

Vous avez croisé énormément de grands noms. Qui vous inspire ?

Bill Gates est assez impressionnant pour moi, je l’ai vu interagir avec ses équipes à Microsoft. Sa vision à très long terme et sa capacité à aller dans les détails de ce qui se passe maintenant, c’est quelque chose que j’ai retenu. Mais souvent on ne sait qui sont les personnalités que quand ils vous expliquent ce qu’ils ont fait. La personne te dit, il y a dix ans, j’étais le premier employé d’une start up, et c’était Google !

Et un jour quelqu’un dira, j’ai rencontré Pierre Martin, et ainsi va l’histoire ?

Peut-être, mais ce n’est pas le but. Ce qui me plairait c’est que quelqu’un me dise j’ai réussi à avoir de l’aide grâce à Gavel, ça serait vraiment bien.

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