Lorsqu’on leur demande quand ils ont commencé à travailler dans l’épicerie, père et fils répondent la même chose : « Entre 6 mois et 1 an » pour Pascal, « tout petit » pour Dorian. Et les deux trouvent leurs meilleurs souvenirs dans la marque de fabrique familiale : les tournées de livraison. Dorian pour les friandises ou les pièces qu’il recevait des clients le samedi matin, Pascal pour avoir « eu les jetons dans la forêt entre Kesseldorf et Niederrœdern, on avait une panne sèche. Mon père a arrêté une voiture pour chercher de l’essence, j’ai dû attendre tout seul dans la nuit, à 12 ans, j’avais peur mais il est revenu ! »

Le premier libre-service en 1972
Le grand-père Alphonse (1902-1991) possédait déjà une remorque et un cheval, « pour livrer l’huile en vrac », précise Pascal. En 1936, il ouvre le premier Migros, « une épicerie à l’ancienne, juste un comptoir, trois marches et la cuisine familiale derrière ». Quand il est tombé malade, le père de Pascal, Alphonse également (1939-2017), a pris sa suite « avec son estafette pour faire le tour des villages ». En 1972, il ouvre Codec, « le premier libre-service de Seebach, un magasin construit quelques mètres plus loin, rue des Forgerons. Les samedis, c’était folklorique, les gens garés partout ! » sourit Pascal. Alphonse investit aussi dans un ancien bus de la CTS, bleu foncé, qu’il aménage en magasin ambulant de Rott à Cleebourg, celui de la panne sèche : « Les gens rentraient derrière et payaient devant, ma mère devait même parfois le ravitailler en milieu de journée… » Aujourd’hui les tournées se poursuivent, un chauffeur livre de 20 à 30 clients jusqu’à Wissembourg, « des habitués, jeunes, anciens, entreprises, fêtes… »

Car la deuxième spécificité des Schellhorn, ce sont « les produits qu’on ne trouve pas ailleurs. Si on me demande une marchandise, je me débrouille pour l’avoir, comme un Tariquet ou une Meteor IPA. Pour les mariages, je conseille le vin, et je recherche le surplus », énumère Pascal. Il a même déposé une marque spécifique à son magasin, Von bei uns. Il explique : « Les clients me demandaient, les pommes de terre de Seebach, c’est lesquelles ? Ou les framboises, le miel, les pommes ? Alors les produits de Seebach et alentours sont marqués Von bei uns, les gens commandent ça, et sinon rien ! » Idem pour le bœuf de Schleithal, l’agneau de Preuschdorf, les œufs de Memmelshoffen et même quand les produits viennent d’Autriche comme le sirop de sureau, Pascal
« traduit les étiquettes et les colle » lui-même. « Multitâche » de père en fils, selon les dire de Dorian, qui peine à rester assis : une palette à décharger l’attend, « c’est tous les jours une autre aventure » lâche-t-il, et c’est ça qu’il aime.

2 à 3 000 Zettele par semaine
Les femmes, bien entendu, ne sont pas en reste dans cette épopée familiale. La mère et la grand-mère de Pascal ont épaulé leurs maris. Quant à Angélique, responsable de la gestion du personnel et du rayon Fruits et légumes, Pascal l’a séduite… « à la Coop ! À l’époque ça jasait un peu, elle était la gérante en face de Shopi, je l’ai débauchée », s’enorgueillit-il. Ensemble, ils gèrent les réseaux —plus de 5 000 followers sur Facebook, « on a été capable de vendre 13 000 salades pendant le covid en lançant un appel »— et éditent « le Zettele ». « Ça fait trente ans que j’écris une feuille resto verso, avec les offres, les plats du jour, un choix de vins, toutes les semaines ! J’en imprime 2 ou 3 000 et les gens cochent et viennent avec ».

C’est tous les jours une autre aventure
Cette attention aux besoins de leurs « petits clients d’amour » comme les appelle Dorian s’est aussi traduite dans leur patience pour ouvrir un magasin plus grand. Tandis que Pascal a pris la gérance en 1988, il a dû attendre 2019 pour ouvrir sur l’emplacement actuel. « C’est le paradis sur terre, estime-t-il. On voulait nous repousser à l’extérieur du village, jusqu’à ce que Michel Lom, l’ancien maire, nous cède le terrain de foot, entre école, aire de jeux et maison médicale. Mon père est passé de trois salariés à dix, nous sommes aujourd’hui une vingtaine ». Entouré de verdure, le nouvel espace propose aussi un salon de thé, un tabac-presse et un coiffeur. La petite épicerie a bien grandi.


