L’Alsace est son terrain de jeu. Petit, c’est du côté de Schirmeck qu’il a commencé la partie. Aujourd’hui, il court du nord au sud chaque jour que la CeA fait. L’homme se déplace en baskets costume, il tutoie facilement, il rit facilement, il raconte facilement, mais sa vie politique est-elle le Rhin, fleuve tranquille ? Frédéric Bierry est-il à part dans un monde peuplé d’hommes et de femmes politiques ivres d’eux-mêmes ? S’il était Dorian Gray, son portrait vieillirait-il ? C’est ce que nous avons essayé de découvrir en le suivant lors d’une journée à 100 à l’heure.
L’homme avait des raisons d’être encore plus souriant que d’habitude. D’abord une conférence de presse, il adore ça, un déjeuner rapide, puis, à 14h30 sur le parvis du bâtiment de la Collectivité, le Président, micro en main a décroché la banderole qui demandait la libération de Cécile Kohler, l’Alsacienne ayant retrouvé la liberté. Ensuite, il a accordé à Maxi Flash un long entretien dans son bureau. En début de soirée, nous l’avons accompagné de l’autre côté de l’Alsace, au bord du Rhin, pour la remise des trophées d’Alsace Destination Tourisme à l’Art’Rhena de Vogelgrun. Il avait aussi une oreille du côté de Mayence où, pour la première fois du siècle, le Racing Club de Strasbourg jouait un quart de finale de Coupe d’Europe.
Dans quelques heures, il atteindra la soixantaine. J’aurais pu écrire la soixantaine grisonnante, mais Bierry assume une particularité physique. Ses cheveux, il commence à les perdre très tôt, comme ses grands-pères, mais il a en eu, la photo de son permis de conduire le prouve, du moins jusqu’à un soir de Coupe du Monde de foot où il dit à ses amis « si on gagne, vous me rasez la tête », et la France l’emporte. Paradoxalement, sa boule à zéro donne l’impression qu’il ne vieillit pas. Impression qu’il partage : « Mais ça passe à une vitesse, je sens une accélération presque inquiétante en ce moment ». Même si le temps a fait son œuvre et laissé des traces de virages sur son visage, le président de la CeA a conservé un corps de sportif. Ce n’est pas un hasard : « Question de survie. J’ai fait du foot, de la planche à voile, j’ai toujours beaucoup couru et nagé. Sans activité physique, je ne suis pas bien dans ma peau.

C’est essentiel pour surmonter la charge mentale de la fonction », il affirme. À l’adolescence, le sport est tout pour lui, mais profondément blessé par les crises industrielles de la vallée de la Bruche et par la période où ses parents se sont retrouvés tous les deux au chômage en même temps, il sait très tôt qu’il veut devenir maire. Maire de Schirmeck même. Il a 15 ans, il se souvient des incertitudes, des craintes de perdre sa maison familiale, comme d’une injustice. Cette période forge ses convictions : « J’ai eu la chance d’avoir des parents extraordinaires, très engagés dans la vie associative, dans la vie locale.
Ils m’ont transmis ce souci du bien commun et de l’intérêt général, je leur dois mes valeurs, des valeurs fortes. La base. Les fondamentaux. Je leur dois tout ». À la même époque, il entre au lycée Jean Monnet à Strasbourg Neudorf. L’un de ses camarades raconte que, dès qu’il fait une connerie, ses parents le menacent de l’envoyer à Schirmeck. Frédéric ne comprend pas le rapport : « Schirmeck c’était chez moi, le camp de la Seconde Guerre mondiale n’existait plus, il avait été transformé en lotissement, les signes de cette période avaient disparu. Lorsque j’ai fait le lien, ce fut un déclic pour comprendre cette histoire ». Il n’oubliera pas.
Ensuite, il y a la vie, et la chance de croiser les bonnes personnes au bon moment : « J’ai beaucoup appris avec le député Alain Ferry, la rigueur, les méthodes de travail, c’était un chef d’entreprise. Je l’ai rencontré au moment où il était maire de Wisches, grâce au football, il venait s’entraîner avec nous. On s’est lié d’amitié, je suis devenu son collaborateur ». Mais il n’a pas oublié l’ado qui rêvait de devenir maire, alors il y va, il vit et il devient.
Édile à 29 ans, avec l’esprit d’un capitaine, belle perf, comme une finale de Coupe du Monde : « Dès que je suis devenu maire de Schirmeck, je me suis battu pour qu’on réalise le Mémorial Alsace Moselle dans la vallée de la Bruche meurtrie par la réalisation de deux camps, celui de Schirmeck et celui de Natzweiler (aujourd’hui Natzweiler-Struthof). J’avais en tête cette expression d’Élie Wiesel « Oublier, c’est se choisir complice ». Il y a une dizaine d’années, je suis demandé si j’avais bien fait de porter ce projet, si ce genre de lieu de mémoire était encore nécessaire.
Je pensais que dans nos sociétés, la démocratie, la paix, la considération pour l’humain et l’environnement étaient des évidences, mais lorsque je vois l’état du monde aujourd’hui, comment la situation planétaire sociale s’est dégradée, avec des idées que l’on imaginait définitivement sorties de la tête des gens, je me dis que j’ai bien fait. Et puis les témoins de l’époque ne sont plus là pour en parler ».
Ses adversaires, ceux qui sont en désaccord avec ses méthodes, sa façon de voir les choses, ceux qui le trouvent ubiquitaire, peuvent néanmoins reconnaître qu’il ne lâche rien. Comme un sportif de haut niveau. On ne peut pas lui enlever son assiduité à ses idées, à sa ligne de conduite. Il est acharné au combat pour l’Alsace, pour la liberté, contre les extrêmes. Il a toujours été clair sur la question. Pourtant, des opposants, dont un historien en mal de notoriété, n’ont pas hésité à le faire passer pour une sorte de nazi en affirmant par exemple que s’bendele renvoyait aux années 30 et à l’esthétique du IIIe Reich, alors que Bierry a fait de ce ruban un signe de reconnaissance aux couleurs de l’Alsace, le rouge et le blanc, pour un retour à un statut qui selon lui donnera un nouveau souffle démocratique et des moyens d’agir renforcés à notre région.

On peut être contre la sortie de l’Alsace du Grand Est, mais si l’on s’intéresse deux secondes à l’homme, comment peut-on penser que ses convictions s’apparentent à un repli comparable à l’imaginaire totalitaire ? La CeA est née avec la promesse de rapprocher l’action politique des habitants et d’ancrer encore plus fortement l’Alsace dans une dimension rhénane, c’est la priorité de son mandat. Lorsqu’on lui parle de ces attaques contre lui, il garde son calme, il ne semble presque pas affecté par cet acharnement d’âmes assombries. Il a juste cette phrase qui dit tout : « C’est compliqué pour moi ». Et il revient immédiatement sur ce qui le passionne depuis toujours : la politique sociale. Il se définit comme un élu « social, européen, écologiste, et entrepreneurial ».
Il a toujours préféré être dans la construction des politiques publiques, attaché à des dossiers comme le développement économique, le bilinguisme, l’agriculture, le handicap, l’insertion, les enjeux environnementaux, la protection de l’enfance, le vieillissement : « Ce sont des défis majeurs, des murs qui se dressent devant nous. Ce qui m’intéresse, c’est d’être sur le terrain à la rencontre des acteurs de la région, de réfléchir au changement de notre modèle social qui n’est plus adapté à la réalité d’aujourd’hui, à la réalité des gens. Lorsque je regarde l’évolution de la politique au niveau national dans ces vingt ou trente dernières années, je constate que la volonté d’être a pris le pas sur la volonté de faire ».
L’adoption par l’Assemblée nationale de la proposition de loi visant à transformer la CeA en une Région hors Grand Est est un pas décisif, mais le chemin est incertain, le texte passera par le Sénat, il y aura peut-être un référendum. Et si cela bloque encore, l’Alsacien repartira au combat : « Ce n’est pas ma première ambition, mais s’il faut aller au Sénat pour que l’Alsace soit réellement entendue, j’irai ». D’ici là, après avoir soufflé ses soixante bougies, Frédéric Bierry tapera encore dans le moteur pour faire avancer la vieille mécanique pourtant vitale de la démocratie, sans relâche, c’est sans doute pour cela que dans le monde politique d’aujourd’hui, il reste une personnalité à statut particulier, comme l’Alsace.



