Bernard Kuentz – L’Alsace, un choix familial

Où qu’il exerce, l’Alsace coule dans ses veines : du Haut-Rhin où il a grandi dans l’hôtel-restaurant parental à Jungholtz ; à Paris, sur les Champs-Élysées où il a exposé des vignes, du houblon et des choux dans la vitrine de la Maison de l’Alsace; et depuis 2022, à la tête de l’Institut des arts et traditions populaires qui décerne les Bretzels d’or. Lui-même récompensé en 2018, Bernard Kuentz compte bien faire fructifier la plus haute distinction alsacienne.

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©Sebastien Rande
Quand vous étiez jeune, vous imaginiez-vous œuvrer pour l’Alsace ?

Bernard Kuentz : J’avais un papa fan absolu de Germain Muller, il est décédé très jeune, et je regrette qu’il n’ait pas vu cela. Je n’aurais jamais pensé diriger la Maison de l’Alsace, mais j’en ai été content. Quand on a la chance de faire ce genre de boulot, on s’investit à 200% parce qu’il y a des gens qui eux, le font bénévolement. Mon accent me servait de porte d’entrée dans les ministères lorsque je tombais sur des énarques, qui me disaient, ah la Petite France, ah les Winstub, ils se souvenaient de leurs études à l’ENA à Strasbourg… Le nombre de chauffeurs de taxi qui m’ont demandé si j’étais belge, je ne vous raconte pas ! Ça me fait rigoler quand des chasseurs de têtes sont venus pour m’envoyer dans le Béarn, vous me voyez moi à Pau, avec mon accent ? Et la dernière fois, c’était pour diriger un cabaret, j’ai dit vous avez vu mon âge ? (rires), Mais c’est la place parisienne, c’est une reconnaissance de vos compétences professionnelles.

Justement, plusieurs étapes ont jalonné votre riche carrière. Diriez-vous que vos choix ne sont pas uniquement professionnels, mais aussi familiaux ?

BK : Je dirais que les métiers que j’ai exercés, c’était à la fois ma motivation professionnelle et ma motivation personnelle, donc je n’avais pas l’impression de travailler. J’ai quitté l’hôtellerie parce que j’ai une fille handicapée, nous voulions nous occuper d’elle et arrêter de travailler 80 heures par semaine, c’est un choix familial. Oui, ça m’a poussé à faire des changements professionnels pour qu’on puisse la suivre. Elle a 39 ans, c’est une gamine sympa, autonome, qui travaille et nous l’aidons en couple.

Bernard Kuentz avec une digne représentante de l’Alsace, Delphine Wespiser. / ©Dr
Vous devenez ensuite consultant dans le tourisme, un marché que vous défrichez, avant d’être approché pour représenter l’Alsace à Paris en 2005. Avez-vous des hésitations ?

BK : Dans ma tête j’y allais pour cinq ans, mais j’y suis resté dix-sept ans. J’étais sur place, dans la piscine, avec les collègues parisiens, alors que ceux en région vivent Paris de la façon suivante : ils prennent le TGV le matin, ont des rendez-vous, un déjeuner d’affaires, et toute la journée leur souci, c’est de ne pas rater leur train du soir. Or les cocktails et les réceptions, on ne peut pas les vivre en rentrant à 17h. Moi, je partais le lundi matin et rentrais le vendredi soir.

La Maison de l’Alsace, sur les Champs-Élysées, a beaucoup évolué sous votre direction. Comment l’avez-vous vécu ?

BK : En fait, il y avait ce projet de rénovation, car cette maison était très vieille, il fallait tout revoir. Elle a ouvert au public en 1972, et la première phase, c’était un peu une représentation de l’Alsace dans la capitale avec un bureau d’accueil. Puis j’ai vu la fréquentation se dégrader, internet nous rendait obsolètes. Mais le plus important dans cette fonction, c’étaient les relations publiques, l’influence, le lobbying, ce que l’Alsace a souvent du mal à faire… Les travaux sont plus longs et chers que prévu, on me met alors en concurrence avec une délégation de service public, un moyen très agréable de se débarrasser de moi. À ce moment, je cherche des partenaires, des entreprises alsaciennes. À la réouverture en 2016, c’est la société privée que j’avais créée qui a repris la gestion : je n’étais plus l’ambassadeur d’Alsace, mais le commercial de ma société. C’était un tout autre métier, mais mon équipe s’est adaptée et renouvelée. J’y suis resté jusqu’en 2022, avec les affres parisiennes, gilets jaunes, deux mois de grève, covid. Mon activité était interdite, des périodes très difficiles…

Bernard Kuentz et Pierre Hermé, qu’il a incité à revenir en Alsace pour fabriquer ses macarons à Wittenheim. / ©Dr
Quelle est l’image de l’Alsace à Paris ?

BK : Elle est bonne. Il suffit de gratter un peu les aspérités et enlever la poussière, il faut travailler le relationnel, mais elle est excellente. Nous ne sommes pas brimés, on est logé à la même enseigne que les Bretons et les Basques. À un moment, je me suis vexé parce que les Bretons sont venus faire une parade sur les Champs, et nous rien depuis 30 ans. De fil en aiguille, je vois que le centenaire Bugatti approche en 2009, une occasion rare… On s’est associé au Club Bugatti France, et on a pu exposer les 65 Bugatti du rallye Molsheim-Mulhouse sur les Champs-Élysées pendant les deux Journées du patrimoine. Le Parisien en a fait une double page, sauf que dans l’agenda, le journaliste met « la célèbre marque italienne » ! C’était ballot !!! (rires)

Aujourd’hui, vous êtes officiellement à la retraite, mais pourtant très actif !

BK : Oui, je choisis mes activités, c’est le privilège des retraités. Je donne des cours au pôle formation de la CCI, ça m’oblige à être à la page, avec des jeunes, à réfléchir à la prospective de mes métiers. Moi je leur dis qu’avant le covid, c’était la préhistoire, et je n’enseigne pas la préhistoire. Le dernier cours que j’ai donné, c’est l’avènement du futur, l’intelligence artificielle, le virtuel, le métavers.

Et puis vous avez succédé à Jean-Marie Vetter à la présidence de l’Institut des arts et traditions populaires, quel souvenir gardez-vous de votre Bretzel d’or en 2018 ?

BK : J’ai été distingué dans la promo de François Florent, Pierre Hermé, Florine, l’illustratrice, Hervé Thys, le physico-chimiste. Ça fait du bien d’être reconnu pour ses valeurs professionnelles face à des monstres sacrés, des monuments. Jean-Marie Vetter attendait mon retour et maintenant, je m’investis, mais dans le bénévolat, afin d’en faire quelque chose d’utile pour l’Alsace. Je suis assez content, j’ai un comité régénéré, quand je suis arrivé, j’étais le plus jeune… On cherche encore des femmes, dans les métiers d’art et du sud de l’Alsace.

Une convention a rassemblé 35 Bretzelisés le 31 mars, quel était son objectif ?

BK : L’idée c’est de les associer, parce qu’ils sont reconnus dans leur milieu et peuvent nous signaler des candidatures ou participer au jury de sélection. Avec les anciens lauréats présents, Jean-Charles Spindler, Pierre Mann, Huguette Dreikhaus, Monique Jung, Nicolas Riefel, Steve Risch, etc., on voudrait créer une communauté de gens prêts à suivre des plus jeunes par exemple.

Quelles sont les autres nouveautés qui sont déjà actées ?

BK : La distinction d’une commune ou intercommunalité, dans l’art, la tradition, le patrimoine ou l’environnement. Accorder un Bretzel d’or, c’est mettre la lumière sur des initiatives remarquables pour les rendre visibles et exemplaires pour les autres. Ensuite, avec près de 30 ans dans l’événementiel, ce que je ne supporte plus, c’est le tout gratuit. Le système américain fait payer la soirée, et c’est souvent caritatif, je trouve cela génial. Sans faire la révolution, on va mettre un chapeau comme au théâtre, et l’argent ira à l’association que l’on récompense dans l’année. Notre raison d’être est là, faire du bien à l’Alsace, en complémentarité des autres organismes.


 

L’info en plus

Germain Muller a créé les Bretzels d’or en 1976, et récompensé le Mime Marceau, Tomi Ungerer, Pierre Pflimlin, Paul Haeberlin, Jean-Marie Lehn etc. Le 31 mars dernier, quatre Bretzels d’or—des reliquats de la période covid—ont été distribués aux DiVINes d’Alsace, aux Bretschtelle Eck, à Francis Laffon et Dominique Massenez. La prochaine cérémonie aura lieu le 8 octobre à Marlenheim.