Le bonjour – Le quart d’heure de Line

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Line ©EG

Chez moi, derrière la lune, hender’m Mond d’Heim, on a des codes sociaux bien établis qui, quand on passe de l’autre côté de la lune, peuvent paraître bien décalés.

Par exemple, lors d’une promenade par chez moi, lorsque je croise quelqu’un, le moindre Guedèmorjè (bonjour) de politesse est un appel à la Ratch (au bavardage) : ça commence par dè Rajè ohnè And (la pluie qui n’en finit pas), pour finir avec la cataracte de Babèba (Papi) en passant par la recette de Dampfnüdle de Mémé ou la tisane qui diminue les Sodbrannè (aigreurs d’estomac) … Tout y passe ! Et même quand on ne s’est jamais vu, on trouve un sujet d’échange plus ou moins philosophique comme s’Frehjohr wie emmer frehjer anfangt (le printemps qui commence toujours de plus en plus tôt), mer verzählt (on discute) et au bout du compte on finit par se trouver de la famille ou des amis en commun : ajo kann ich dè Sepp, s’esch dè schweujer von minere Dandè ehre Kusinele (bien sûr que je connais Joseph, c’est le beau-frère de la cousine de ma tante) ! En revanche, quand il m’arrive de quitter mon petit monde pour la ville, bekomm ich Heimweh (j’ai le mal du pays).

Mes habitudes me conduisent à multiplier les «bonjour», lancés à la volée avec le sourire, vers tous les individus que je croise : ken Antwort (pas de réponse). Au mieux j’ai droit à des yeux baissés, souvent à un rictus et un regard qui cherche la caméra cachée, au pire à des Vejelsnammè (noms d’oiseaux). Au bout de 28 «bonjour» dans le vide, j’en reçois un en retour : do leuj à Mol (regarde-moi ça) c’en est un de derrière la lune qui s’est perdu par là, lui aussi ! Là, bien sûr la conversation commence, mon compatriote me raconte qu’il est venu faire un scanner vun dè Milz (de la rate), je vous épargne les détails qu’il me donne nàdirlich (naturellement)… Après quelques minutes de bavardages, nous constatons que nos pères étaient ensemble bi dè Soldatè (à l’armée) à Dakar en 70, et que nos fistons ont dè salb Sommerflakè (le même grain de beauté) près de l’oreille gauche ! D’Walt esch klein (le monde est petit). Au moment de nous quitter, il a envie de eins flötzè (fumer) et moi, de connaître l’heure, car il faut que je file à la gare… Mais est-il vraiment envisageable, sans paraître franchement dumm (niais) voire frach (effronté), d’arrêter quelqu’un dans la rue pour demander l’heure ou du feu ?

Contre toute attente, un joyeux «Bonjour, je suis du quartier, kan ich eich halfè (je peux vous aider) ?» met fin à notre réflexion… Et hop, on embraye sur le soleil, d’Gallèstein (les calculs biliaires), les effets du café, ajo kann ich s’Gretel, s’esch d’Grossel vun mim Unkel sinem Tochtermànn (bien sûr que je connais Marguerite, c’est la grand-mère du gendre de mon oncle) et je me sens wie d’Heim (comme à la maison).

Line