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L’incroyable concentration d’œuvres d’art de l’église du plateau d’Assy en Haute-Savoie

Prenons un bol d’air dans l’une des plus importantes stations climatiques d’Europe, à Plateau d’Assy en Haute-Savoie. Dans ce village situé en face du Mont-Blanc, l’église Notre-Dame-de-Toute-Grâce est un concentré d’art sacré contemporain avec des œuvres faites gracieusement par Marc Chagall, Pierre Bonnard, Fernand Léger, Georges Rouault, Jean Lurçat, Henri Matisse, Georges Braque et d’autres. Ce joyau inestimable, témoin d’un élan esthétique hors norme initié par le père dominicain Marie-Alain Couturier, est aussi la mémoire de l’étonnante aventure humaine liée à la tuberculose : des milliers de malades, dont des Alsaciens, soignés en cette région, venaient se recueillir en cette église.

Mes pas ne m’auraient sans doute jamais dirigée vers ce lieu situé dans les environs de Megève si deux Haguenoviens, Bettina et Gabriel Werlé, familiers de cette région, ne m’y avaient conviée. Sans doute n’aurais-je pas visité avec un tel enthousiasme cette église à l’allure d’un chalet de pierre, si Gabriel Werlé, fils de l’artiste-peintre et du maître-verrier de Haguenau Ernest Werlé, ne m’avait révélé l’exceptionnelle concentration d’œuvres d’art réunies en ce lieu.

Mon enthousiasme fut encore décuplé au contact de Françoise Eiberle, une guide bénévole croisée là par hasard qui me raconta l’histoire de cette église, construite entre 1937 et 1946, qui permettait aux 2500 malades de la tuberculose soignés dans les environs de rendre grâce. La tuberculose faisait alors rage. Les antibiotiques pour la soigner ne furent découverts que dans les années 70. Le père dominicain, Marie-Alain Couturier, insuffisant respiratoire, aumônier de préventorium sur le coteau de Sainte-Anne, au-dessus de Sallanches, était lui-même artiste et théoricien de l’art. Il connaissait un aréopage d’artistes vivants, notamment Chagall et Matisse. Georges Rouault offrit le premier vitrail qui déclencha tout l’élan artistique.

Pierre Bonnard, oncle d’un médecin du sanatorium, se joignit aussi à l’aventure.
Picasso, contacté après sa « période bleue », déclina l’offre : il n’aimait pas travailler gratuitement et recommanda au père Couturier d’aller vers Matisse, son ami (et aussi son meilleur ennemi), qui accepta. Lurçat, connu comme anticlérical, communiste et engagé dans la guerre d’Espagne pour laquelle l’Église catholique avait eu un comportement ambigu, est venu sur place et le miracle a opéré.

Cette petite église devint un concentré d’œuvres réalisées par des artistes juifs, communistes, chrétiens ou athées, généreux au point de dépasser le matérialisme pour se laisser aller à leur désir de transcendance.

En voici un bref inventaire. La conque du chœur est revêtue d’une tapisserie de Jean Lurçat. Au centre du chœur se trouve un crucifix en bronze de Germaine Richier. De part et d’autre de l’autel sont posés deux chandeliers en bronze de Claude Mary. Un autel latéral est orné d’une céramique de Henri Matisse. La porte du tabernacle fut ciselée par Georges Braque. Pour l’autre autel latéral, Pierre Bonnard a peint un « Saint François de Sales ». Georges Rouault a conçu cinq vitraux pour la façade ouest. À la tribune, Jean Bazaine a réalisé trois vitraux de saints musiciens. Les baies latérales sont éclairées par les vitraux de Marie-Alain Couturier, Paul Berçot, Paul Bony, Adeline Hébert-Stevens et Maurice Brianchon. Jacob Lipchitz a réalisé la statue de bronze à l’entrée du baptistère. La chapelle du baptistère fut décorée par Marc Chagall d’une céramique, de deux vitraux et deux bas-reliefs en marbre. La cuve baptismale est signée Carlo Sergio Signori. Le bénitier est de Benoît Coignard.

Lorsque la tuberculose fut vaincue dans les années 70, les sanatoriums ont dû envisager leur première reconversion. Depuis les années 2000, une deuxième reconversion s’est opérée, dont le tout n’est pas encore parachevé.

Cette église a subi les vicissitudes des temps actuels. Elle n’est plus gérée par les Dominicains, mais par le diocèse. Elle n’a plus de prêtre depuis 2020. Et seule une messe par mois est dite le samedi soir.

La guide Françoise Eiberle fut cadre de santé. Lorsqu’elle a compris que je venais d’Alsace, elle m’a révélé le lien d’amitié qui la liait à un Haguenovien, Pierre Hattermann, psychologue à Plateau d’Assy puis à Sallanches. Il fut tué dans l’attentat terroriste de Nice en juillet 2016, comme sa femme et leur plus jeune fils ; leurs deux autres enfants ont été sérieusement blessés. La messe pour les obsèques de cette famille décimée fut célébrée dans cette église. « J’en suis bouleversée et j’ai encore du mal à en parler », dit-elle.

La beauté de l’art ne panse certes pas les plaies, mais elle peut apporter un début de consolation face aux dérives de l’Humanité.

Gabriel Werlé, fils de l’artiste Ernest Werlé, et son épouse Bettina.
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