samedi 15 juin 2024
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Mathieu Rocher – Comme le phare dans la nuit

Mathieu Rocher a pris ses fonctions de directeur du Centre hospitalier de Haguenau en 2017. Depuis, il a fait face à la crise, aux crises, et sa gestion exemplaire a été saluée pendant le Covid. Au moment où commencent des travaux d’extensions, il a trouvé une petite place pour Maxi Flash dans son agenda surchargé.

Est-ce que le petit Mathieu rêvait d’être directeur d’un hôpital quand il était petit ?

Bien sûr. Dès que j’ai eu trois ans (rires). Mes deux parents travaillaient dans le service public et j’avais envie d’un métier qui avait du sens et qui ne m’obligeait pas à rester assis derrière un bureau toute la journée. Un métier avec une certaine forme d’autonomie. J’aime bien quand ça bouge, j’ai un côté un peu hyperactif. L’un des avantages, c’est que je me lève le matin sans savoir ce que je vais faire dans la journée. On sait ce que l’on va faire, mais il y a toujours des inconnues, des péripéties, parce qu’on est dans un service public, ouvert 7 jours sur 7, avec plein de métiers et des egos différents, il y a de la vie constamment.

Est-ce un métier difficile à laisser de côté lorsque l’on rentre chez soi ?

C’est impossible. C’est une préoccupation constante, on est dans un service où il est impossible de se résigner, de se dire bon tant pis c’est comme ça c’est fini, non, il y a des patients et des professionnels derrière tout cela. Il faut que ça marche le mieux possible en période idéale et le moins mal possible en période de crise.

Depuis que vous êtes arrivés à la tête de cet hôpital, on peut dire que la crise est constante. La situation est presque devenue normale pour vous, non ?

Hélas, oui. Ce n’est pas une crise, ce sont des crises. L’hôpital public concentre tout ce qui fait crise actuellement dans d’autres secteurs de la société. À la fois le rapport au travail, le rapport aux contraintes dans le travail, la soif de reconnaissance et quand on travaille à l’hôpital c’est essentiel, la crise énergétique, la crise de l’inflation, etc. On concentre toutes ces crises en un point unique, avec une sensibilité particulière et une exigence légitime des citoyens, l’hôpital c’est le phare dans la nuit, il reste ouvert quand tout le reste est fermé. L’attente est forte.

C’est un miroir ?

Oui, l’image est belle, c’est un miroir, mais grossissant.

Comment gérez-vous tout cela au quotidien ?

Je compare souvent nos difficultés à la navigation par tempête, si vous n’avez pas de cap le bateau chavire. On s’y est tenu pendant la crise, et évidemment depuis. Notre politique de recrutement est ambitieuse, comme notre politique d’attractivité, de création d’activités nouvelles. L’objectif est de répondre aux besoins de la population évidemment. C’est aussi de redonner du sens au collectif et pas juste à la somme des individus.

J’entends ce discours, mais avez-vous les moyens de vos ambitions ?

C’est de la cohérence, c’est-à-dire que, si on se fixe un cap avec des ambitions, il faut qu’on s’en donne les moyens localement, je pense qu’on le fait. Il y a un effort sans précédent sur la formation des infirmiers spécialisés notamment, mais même des infirmiers, des aides-soignants, etc. On fait le pari que c’est comme ça que l’on aura un avenir, collectivement. Après, si vous me posez la question de savoir si l’hôpital public a suffisamment de moyens au niveau national…

La réponse est non ?

On est dans les quatre ou cinq pays au monde où l’on dépense le plus par habitant, autour de 12 % de la richesse nationale. Une fois que l’on a dit ça, il faut savoir que les dépenses sont réparties entre plusieurs acteurs du système de santé, les acteurs publics, privés, les EHPAD, les unités de soins longue durée, la médecine de ville en général, etc. Il y a peut-être aussi une question de répartition, c’est possible.

C’est une chance de vivre en France avec un système de santé comme le nôtre, mais on a vraiment le sentiment qu’il se dégrade. Êtes-vous d’accord avec ça ?

Je ne parlerai que de mon secteur. Sur la santé, je pense qu’objectivement on a énormément de défis à surmonter, et nous n’avions peut-être pas encore tous les moyens pour les surmonter. C’est un fait. On manque de professionnels formés. Tout le monde en cherche. Il en manque partout, c’est qu’il n’y en a pas assez.

On sait que le personnel hospitalier en France est moins bien payé qu’en Allemagne et que dans d’autres pays, comment gérez-vous cela ici ? Quelle est votre marge de manœuvre ?

Ce que l’on peut faire, c’est essayer d’être attractif, de redonner du sens, de redonner une dynamique de projet. Quand je suis arrivé ici en 2017, l’hôpital se portait très bien par rapport à la moyenne, on était à l’équilibre budgétairement, on avait du personnel et on a vu sa fierté lors des portes ouvertes de 2019. Je pense que c’est ce que l’on doit recréer ; si on croit en notre potentiel, on peut faire quelque chose. Tout l’enjeu est là, comment créer une identité, une fierté collective.

Et le projet d’extension du bâtiment principal et de gériatrie ainsi que la rénovation quasi complète du bâtiment existant qui commence est l’un des moyens pour y parvenir ?

Oui. C’est un projet fondamental pour l’hôpital de Haguenau qui a beaucoup grossi lors des trente dernières années avec de plus en plus d’activités. Le dernier projet d’extension a plus de quinze ans. Depuis, il y a 300 professionnels en plus, plus d’activités, et donc plus de patients. Ce projet nous permettra de créer des activités nouvelles qui manquaient ou d’étendre des activités qui existaient, nous allons créer 48 lits de plus. Et puis par exemple, les chambres à quatre lits ne correspondent plus du tout aux attentes des patients, nous allons créer des chambres individuelles.

Donc ici, on ne ferme pas les lits ?

Non, au contraire, même à Bischwiller, nous avons étendu notre capacité. Lorsque l’on regarde le nombre de lits créés sur l’hôpital de Haguenau, c’est quand même assez significatif. Depuis 2017, ici, nous avons créé plus de lits.

Que vous a appris la crise du Covid ? Elle a changé quelque chose dans votre façon d’exercer votre métier, de penser la vie ?

Oui, elle a changé notre métier. Les conditions de travail se sont considérablement dégradées, y compris pour les cadres. La crise nous a aussi montré que lorsque tout le monde est solidaire et met son ego de côté, cela peut fonctionner. Il y a des exemples positifs qu’il faut mettre en avant. Alors, oui, les professionnels sont fatigués après trois années de crises qui se succèdent et beaucoup d’incertitudes, oui, ils mériteraient d’être mieux considérés, mieux rémunérés, mais en Alsace du Nord, ils sont à la fois compétents et extrêmement dévoués. Personnellement, j’aborde les choses avec une conscience encore plus grande de mes responsabilités, franchement, et donc, une pression plus grande, inévitablement. Mais les gens peuvent garder confiance dans leur hôpital.

Êtes-vous un homme heureux ?

Je me soigne (rire).

 

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